Une opinion de Martin Delplace, professeur de Français dans l’enseignement secondaire (niveau 4-5-6e années), depuis cinq ans.

Deux semaines que les cours sont suspendus, il est temps de poser quelques premiers constats sur l'enseignement à distance. Depuis deux semaines nous observons une débauche d'énergie considérable dans le développement de cours en ligne avec comme objectifs souvent affichés "d'assurer le continuum pédagogique" ou d'éviter que les élèves ne perdent tous les acquis de l'année et n'accusent un retard dans leur scolarité. Enseignants et élèves ont donc été priés d'entrer dans le monde numérique du XXIe siècle alors qu'avant cette crise l'outil privilégié de l'enseignant restait la photocopieuse (noir et blanc), quand celle-ci ne tombait pas en panne.

Je suis professeur de Français dans le secondaire. Je me suis donc mis comme tous mes collègues à utiliser les outils informatiques. Cela fonctionne. J'ai créé des groupes classes pour communiquer avec mes élèves, ils me posent des questions, j'y réponds, j'envoie des travaux, ils me les remettent, je les corrige, cela me distrait, je me sens utile. J'entends autour de moi des expériences plus ou moins heureuses de collègues ou amis enseignants qui se découvrent une vocation d'animateur télévisé en donnant des cours en live.

Mais j'entends surtout des témoignages de parents débordés par des masses considérables d'exercices envoyés à leurs enfants (dès le primaire) : 50 pages, 70 pages par semaine... Des parents qui témoignent de la difficulté d'aider leur(s) enfant(s), des parents qui ne peuvent pas mettre à disposition un - ou plusieurs - ordinateur(s) ou une connexion internet pour leur(s) enfant(s), des parents qui recopient mot à mot les pages d'exercices envoyés car ils n'ont pas d'imprimante à domicile.

Ca fonctionne mais...

Le constat s'impose : l'enseignement à distance fonctionne. Les outils informatiques rendent possible la communication entre enseignants et élèves. La vraie question est plutôt la suivante : l'enseignement à distance est-il efficace ? Ma réponse est non.

Je prends mon cas individuel. Je suis en charge d'une centaine d'élèves, répartis dans quatre classes de la 4e à la 6e secondaire. Après deux semaines, environ 80% d'entre eux ont répondu à mes messages. J'ai donné à tous un premier travail : j'ai reçu 26 productions. Comparons avec une situation normale : en deux semaines j'aurais donné au minimum quatre exercices de ce genre à réaliser en classe, j'aurais ainsi pu contrôler la réalisation d'environ 400 productions (allant de quelques lignes de rédaction à un travail écrit). Davantage si l'on considère les questions/réponses orales. 26 productions en lieu et place de 400. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cet écart.

La première est que j'ai donné moins d'exercices. Il est pour moi inconcevable dans la situation actuelle d'exiger de la part de mes élèves une charge de travail similaire à la situation normale. Envisager que les élèves puissent restés concentrés six à huit heures par jour est aberrant. Il faut selon moi au minimum diviser par deux la charge de travail habituelle. Un enseignant qui souhaiterait maintenir ses objectifs pédagogiques initiaux serait tout aussi fou qu'un patron d'entreprise qui escompterait un bilan financier 2020 similaire aux autres années. Les autres hypothèses sont que les travaux proposés sont facultatifs (bien que bon nombre des exercices que je propose en classe sont tout aussi facultatifs) mais surtout l'inconnue demeure sur les conditions dans lesquelles mes élèves peuvent travailler.

Sur ce dernier point, il faut rappeler que le métier d'un enseignant n'est pas de donner cours et faire en sorte que ses élèves acquièrent savoirs et compétences. Le métier d'un enseignant est de donner cours et faire en sorte que TOUS ses élèves acquièrent savoirs et compétences. Plus largement, la mission de l'Etat est de faire en sorte que TOUS les élèves qui vivent sur son sol soient instruits, on parle de centaines de milliers d'enfants pour la Belgique francophone. Au vu de ce que j'ai avancé ci-dessus, l'enseignement à distance ne permettra pas d'atteindre cet objectif (on parlera de l'échec scolaire habituel une autre fois). Le seul mérite des cours en ligne - et c'est déjà très bien - est de proposer une distraction intelligente aux élèves. Demander plus à ces dispositifs serait de l'acharnement pédagogique.

Lors de la reprise

En effet, que va-t-il se passer quand nous reprendrons les cours ? Entre les élèves qui auront maintenu leurs efforts en autonomie, celles et ceux qui auront bénéficié du soutien d'un parent (voire d'un professeur particulier) et celles et ceux qui n'auront pu/su/voulu réaliser les exercices proposés, l'enseignant sera confronté à de telles disparités de niveaux qu'il ne pourra prendre qu'une seule décision. Celle de considérer la matière proposée à distance comme non acquise. C'est d'ailleurs comme cela que l'entend le décret ministériel lorsqu'il défend d'aborder de la nouvelle matière à domicile.

Dès lors, il faudra tout reprendre en classe. C'est inévitable. C'est normal. Mais surtout ce n'est pas grave.

La bonne nouvelle qu'il faut dire et répéter aux parents qui angoissent du maintien des apprentissages à domicile est que c'est normal et ce n'est pas grave si vous ne savez pas aider votre enfant à réaliser les exercices proposés, c'est pour cela que la société paie des professionnels pour enseigner. C'est normal et ce n'est pas grave si, dans le climat de stress actuel, votre enfant est incapable de se concentrer pour les réaliser. C'est normal et ce n'est pas grave s'il préfère vaquer à ses occupations.

La seule information à retenir est que nous - enseignantes et enseignants - serons là quand les cours reprendront. Nous analyserons les manquements des élèves, nous prendrons nos dispositions et nous rattraperons le temps perdu. Penser que sur une scolarité obligatoire de plusieurs années, le retard engrangé par trois semaines (ou plusieurs mois) d'interruption de cours ne pourra être repris et que les élèves traineront des lacunes qui les handicaperont jusqu'à la fin de leur vie est un fantasme, une fake-news criminelle et une insulte au professionnalisme des enseignants. Car l'autre bonne nouvelle, si j'ose dire, c'est que nous avons l'habitude des interruptions de cours : il n'a en effet pas fallu attendre cette crise pour voir des élèves perdre des semaines entières de cours car leur enseignant malade n'était pas remplacé. Mais je me permets de réserver le problème de la pénurie d'enseignants à la sortie de crise.

Cela prendra le temps qu'il faudra mais nous parviendrons à remédier aux lacunes des élèves. Parce que c'est notre métier d'enseignant et que nous le faisons bien. Il y aura bien sûr des cas plus problématiques, notamment pour les rhétoriciens actuels qui quitteront l'enseignement obligatoire, des dispositions devront être prises.

Et les examens ?

Je terminerai par un message aux responsables politiques, représentés par la Ministre de l'Enseignement. Si parents, enfants et enseignants se lancent à corps plus ou moins perdu dans l'enseignement à distance, c'est qu'il demeure un flou quant à la passation des sacro-saints examens de fin d'année. Il est évident qu'il était trop tôt jusqu'à présent pour se prononcer sur ce sujet et que nous avancions pas à pas durant les deux semaines qui se sont écoulées. Toutefois entretenir le silence radio au-delà de la semaine qui arrive est source d'un stress bien inutile : nous sommes à deux mois des examens, soit à l'avant-veille et la situation actuelle risque de perdurer. Je me permets donc de communiquer sur ce point, puisque le monde de l'enseignement reste trop muet sur le sujet. J'autorise le responsable de communication du ministère à reprendre le message suivant s'il le souhaite.

Chers élèves et chers parents. À l'heure actuelle, nous ne savons pas si les examens pourront être donnés, ni quand, ni comment. Ce que nous savons par contre, c'est que nous - enseignantes et enseignants - tiendrons compte de la situation et qu'en aucun cas ses conséquences ne retomberont sur les épaules des élèves. Si la session est maintenue, nous prendrons en charge les élèves dès leur retour en classe et nous les préparerons au mieux à passer leurs examens. Cela sera suffisant et efficace, parce que c'est notre métier d'enseignant et que nous le faisons bien.

Chers élèves et chers parents, j'espère que ce long message vous rassurera. Pour autant, essayez de ne pas totalement abandonner les cours en ligne : suivez-les sans pression, à votre rythme et selon vos capacités car il est entendu que cela ne pourra faire de mal. Je vous souhaite plein de courage. Prenez soin de vous, on se retrouve à la reprise des cours en bonne forme et plus motivés que jamais car nous les enseignants, nous le serons.