Une opinion de Marc De Koker, directeur de l’AMO Rythme, coprésident du Conseil de prévention de l’arrondissement de Bruxelles.

Rédiger un texte en cette période de plus en plus interpellante équivaut à tenter de se déplacer en terrain miné tout en redoutant de subir à tout moment un feu croisé provenant des flancs de la feuille de papier sur laquelle les idées s’épanouissent. Cet agencement de fibres de cellulose semble en effet bordé à ses quatre côtés de tranchées abritant les combattants des différentes factions qui se disputent l’espace médiatique. Elles se déchirent et s’estropient mutuellement sans retenue, et semblent difficilement réconciliables.

Les premiers de ces vaillants guerriers portent en étendard la détresse de leur secteur économique d’activité. Ils semblent prêts à en découdre, certains sont solidement barricadés dans des places fortes parfois garnies de terrasses avenantes. D’autres, moins casaniers, se zombifient aux alentours des lieux jadis culturels.

Les seconds portent en étendard la souffrance engendrée par le manque de contacts sociaux, éducatifs et festifs. Ceux-ci sont vifs, jeunes et donc plutôt insouciants. Ce sont les plus actifs et les moins prévisibles. Peut-être les moins stratèges, ce qui n’enlève rien à leur efficacité, que du contraire.

Les troisièmes se muent en parangon de la sagesse et de la sécurité, jugeant avec sévérité les inconscients, les inciviques : ceux qui osent braver les "Saintes Mesures". Des quatre factions, c’est sans doute la plus nombreuse et la moins active. Elle ne se montre pas au grand jour. Elle dénonce parfois, s’indigne souvent, se recroqueville et vit dans une crainte quotidienne diffuse.

Les quatrièmes sont les responsables politiques. Les guides. Les bergers. S’ils avaient su, les pauvres, ils y auraient sans doute réfléchi à deux fois avant de se porter candidats. Mais ils sont là, et doivent prendre des décisions. En s’accordant. Aidés en cela par une décoction spécialement préparée pour l’occasion : un savant mélange de consensus, de pragmatisme, d’idéologies, d’egos, d’électoralisme, d’avis scientifiques, de bon sens, de lobbying et bien entendu de ce "je ne sais quoi" qui devrait faire la différence… mais qu’on semble avoir égaré sur quelqu’étagère du Lambermont. Raison pour laquelle le conflit semble mal engagé pour cette faction qui peine à s’imposer une discipline interne. Discipline qui est pourtant essentielle à la réussite de toute entreprise guerrière. Difficile dans ces conditions de faire usage de l’Anneau unique, celui qui les gouverne tous…

Avons-nous à faire à un conflit hollywoodien opposant le camp du bien à celui du mal ? À l’évidence, non. Il y a matière à réflexion dans chacun des points de vue exprimés. Sont-ils inconciliables ? Peut-être pas, si d’aventure nos politiques retrouvaient leur fiole de "je ne sais quoi".

Sans considération pour l'Autre

Mais ceci n’est que la partie visible de l’iceberg. Le petit morceau de glace qui surnage dans le verre de limonade tiède et qui tente désespérément de le refroidir. Parce que la réalité est tout autre.

Il y a un an, lorsque tout venait de commencer et que personne n’imaginait que le film catastrophe se muerait en série aussi interminable que répétitive, soufflait paradoxalement un petit vent d’optimisme : il semblait impensable de pouvoir encore nier à l’avenir les injustices profondes sur laquelle s’était construite notre société. Enfin était mise au grand jour la misère tant financière que culturelle dans laquelle était contrainte de vivre une grande partie de la population, elle qui était la première touchée par les astreintes du moment, puisque sans bas de laine, sans ressources et sans potentialités. La pauvreté ne pourrait plus être invisibilisée. On ne pourrait plus la glisser sous le tapis. Son éradication allait sans aucun doute faire partie des priorités de nos gouvernants. Que nenni. Circulez, il n’y a rien à voir. Première douche froide. Suivie malheureusement d’une seconde : les trois autres factions que j’ai grossièrement dépeintes ne semblent pas non plus avoir intégré cette évidence. Le grand vainqueur du conflit qui nous mobilise, c’est l’entre soi. Le repli. Une forme de cécité sélective qui a pour seul objectif la préservation d’intérêts particuliers ou sectoriels sans aucune considération pour "l’Autre", surtout s’il est faible.

En 2020, 21,7 % des familles bruxelloises vivaient une situation précaire (15,5 % en Wallonie). Un quart des enfants wallons sont concernés, quatre enfants sur dix à Bruxelles, concentrés en majeure partie dans les quartiers populaires ! (Statbel)

Cette précarité financière en entraine une bien plus grave : une lacune profonde dans les apprentissages de base qui contrarie la mise en place de projets personnels. Les "pauvres" ne sont pas individuellement responsables de leurs situations. Ils sont tels que nous les avons façonnés à l’intérieur d’un cadre que nous avons intégré.

Ce réel, les travailleurs sociaux y sont confrontés journellement. Ils en témoignent depuis des années. Ils ne peuvent que constater que s’ils rencontrent quelques fois des oreilles attentives, leurs appels sont rarement suivis d’effets. Ou alors sous forme de financement de projets ponctuels, çà et là. Si ces derniers ont le mérite d’exister, ils ne règlent en rien un problème qui est structurel.

Le bilan de nos actions sur le terrain est positif. Mais une famille aidée, c’est dix autres qui passent la porte. Sans fin.

Utilisés depuis des décennies comme des variables d’ajustement, nous arrivons aujourd’hui à l’os : les moins nantis s’enfoncent maintenant dans une misère d’un autre siècle, incapables de satisfaire des besoins aussi primaires que se nourrir, s’habiller, se loger, prendre soin des enfants. Que faudra-t-il pour qu’enfin soient prises en compte ces populations privées de toute considération en dehors des actions médiatiques ponctuelles de charité-spectacle pourvoyeuses de bonne conscience collective ?

>>> Titre, chapô et intertitre sont de la rédaction.