Une opinion d'un collectif d'académiques, juristes et journalistes (liste ci-dessous).

Le 10 février 2018, Süleyman Soylu, ministre de l’Intérieur d’Erdogan, a placé le journaliste et défenseur des droits humains belgo-turc Bahar Kimyongür sur la liste des "terroristes recherchés", offrant une prime d’un million de livres turques pour toute information permettant sa capture. Le régime promettait aux mouchards potentiels de "respecter leur anonymat en vertu du secret d’État".

Collusion entre barbouzes et diplomates

Comme l’indique le ministère de l’Intérieur, les institutions de la diplomatie turque ont été officiellement mises au service de ce vaste système de surveillance et de répression à l’étranger. Et cette collusion entre les barbouzes et les diplomates du régime est d’autant plus inquiétante qu’en France - un pays où trois militantes kurdes ont été assassinées le 9 janvier 2013 par Ömer Güney, un nervi du renseignement turc connu sous le sigle MIT - l’ambassadeur actuel du régime Erdogan n’est autre qu’Ismail Hakki Musa, l’ex-directeur adjoint de la MIT (2012-2016). Notons que celui-ci a également été ambassadeur de Turquie en Belgique de 2011 à 2012.

Les "Wanted Lists"

Dans les "Wanted Lists" du régime turc où figure le nom de Bahar Kimyongür, on retrouve pêle-mêle des djihadistes de l’État islamique, d’anciens fonctionnaires du régime - accusés d’appartenance au réseau du prédicateur exilé aux États-Unis Fethullah Gülen et, à ce titre, d’avoir soutenu le putsch contre Erdogan -, des militants de la gauche radicale turque ainsi que des maquisards et des dirigeants politiques kurdes. Les photos des militants éliminés par les autorités sont barrées en lettres rouges du mot "neutralisé". Réparties en cinq catégories de couleurs différentes, ces listes se déclinent du rouge au gris. Le Belgo-Turc Bahar Kimyongür a, lui, été placé sur la liste verte - qui correspond aux terroristes du 3e degré en termes de dangerosité après les listes rouge et bleue et avant les listes orange et grise.

En février de l’an dernier, soit deux ans après son insertion dans cette liste, la prime concernant sa capture a été doublée. La somme offerte par le régime pour la tête du citoyen belge s’élève désormais à 234 000 euros. On voit ici la véhémence avec laquelle le régime investit dans la criminalisation d’un citoyen innocent au détriment des secteurs vitaux pour la population turque.

Violence contre les opposants

Ces dernières années, la violence contre des opposants turcs en Europe a littéralement explosé : tentative d’enlèvement d’un homme d’affaires à Berne par des diplomates turcs en Suisse en 2016, projet d’assassinat contre la députée autrichienne d’origine kurde Berivan Aslan en 2020, agression contre le journaliste Abdullah Bozkurt près de son domicile à Stockholm en automne dernier, menaces de mort récurrentes contre le journaliste Can Dündar exilé à Berlin, attaque au couteau contre le boxeur germano-turc Ünsal Arik… Nous nous souviendrons qu’en juin 2018 Bahar Kimyongür a été lui-même menacé au couteau par un voyou pro-Erdogan devant le Conseil du contentieux des étrangers à Bruxelles ainsi que l’opposant politique qu’il accompagnait. Vu la série de crimes commis, de longue date, par le régime d’Ankara et ses sbires, nous avons de très sérieuses raisons de penser que Bahar Kimyongür est en danger.

Reçu par le Parlement européen

Nous ne comprenons donc pas que, dans ce contexte de violence aveugle contre l’opposition turque, des responsables du régime turc puissent être accueillis en Belgique par les institutions européennes sans que ce genre de pratiques fassent l’objet de la moindre critique. Pas plus tard que le mois dernier, le ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavusoglu a été reçu par le Parlement européen. À cette occasion, il a délivré sans vergogne le message suivant : "Il est temps d’ouvrir une nouvelle page dans le processus d’adhésion à l’UE." Cette déclaration était l’occasion idéale pour lui parler de ces pages de la honte dont son régime se sert dans sa "chasse à l’homme" contre les dissidents, notamment à l’étranger. Mais, hélas, l’Europe s’est tue face au chef de la diplomatie turque.

Stop à cette "fatwa verte"

Bahar Kimyongür a pourtant un besoin urgent du soutien des institutions européennes, onusiennes et de toute la société civile. Car, si la publication de cette "fatwa verte", comme il l’appelle, n’a heureusement pas eu d’impact sur son intégrité physique, elle sert de munition dans la campagne de diffamation, de harcèlement, de menace et de discrédit menée à son encontre par les agents du régime sur les réseaux sociaux. Aussi, nous appelons les instances belges, européennes et internationales à exiger du régime d’Ankara le retrait immédiat du journaliste Bahar Kimyongür de ces listes dites terroristes, voire à décréter l’illégalité de telles pratiques.

(Voici le site web avec les listes des "terroristes": www.terorarananlar.pol.tr)

Liste des signataires : Paul Bekaert, avocat, oud-stafhouder ; Eric Corijn, géographe, VUB ; Patrick Deboosere, démographe, VUB ; Ludo De Brabander, Vrede vzw ; Lieven De Cauter, philosophe, KU Leuven ; Alexis Deswaef, avocat, vice-président Fédération internationale pour les droits humains ; Jean-Philippe de Wind, avocat ; Josy Dubié, sénateur honoraire ; Jan Fermon, avocat ; Jean Flinker, le Cléa ; Paul Goossens, journaliste ; Rudi Laermans, sociologue, KU Leuven ; Anne Maesschalk, avocate ; Anne Morelli, historienne, em. ULB ; Dogan Ozguden, Info-Türk ; Riccardo Petrella, professeur émérite de l’UCL ; Isabelle Stengers, philosophe, chargée de cours émérite, ULB ; Olivia Venet, avocate, présidente de la Ligue des droits humains ; Kati Verstrepen, advocaat, Voorzitter liga voor mensenrechten ; Pascale Vielle, juriste, UCL ; Walter Zinzen, ex-journalist en opiniemaker