Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers (1).


Sur les traces de Victor Hugo, dans sa résidence en exil de Guernesey à Saint-Peter-Port.


Romain Gary, dont on se réjouit qu’il soit enfin dans la Pléiade, se sentait tel un caméléon absorbant toutes les couleurs mais craignant le plaid écossais où il exploserait. Victor Hugo, un siècle auparavant, me semble proche de lui avec le même talent panoptique : d’où qu’il regardait, il était déjà tombé dans la marmite, étant poète, écrivain, philosophe, voyageur, dessinateur, journaliste, chroniqueur, dramaturge, homme de Cour, Pair de France puis insurgé, donc politiquement engagé, enragé même, mais encore… affemmé (d’où ce néologisme que je suggère) mais il n’explosa pas sur son plaid. Il le plia, l’emporta et l’étala dans sa résidence en exil de Guernesey à Saint-Peter-Port, au 38 Hauteville House, après la parenthèse de Jersey. Récemment rouverte au public, après 18 mois d’une rénovation très réussie, elle correspond bien à ce qu’en disait Alain Decaux, son meilleur biographe. Non, ce n’est pas un grand bazar, un fourre-tout, un bric-à-brol, mais un chef-d’œuvre qu’il faut ajouter aux autres, qui enveloppe toute son œuvre, écrite avec ses talents "résiduels" de sculpteur, décorateur, bricoleur, brocanteur, menuisier, plombier même, bref architecte d’intérieur. Les visiteurs n’y rentrent pas comme les "bateaux-mammouths" qui s’échouent à Venise. Il faut réserver (2) et les visites guidées se font par groupes de dix. Tant mieux, car autant prévenir : mieux vaut connaître le personnage pour savourer une heure de pur bonheur.

Ne négligeons pas d’emblée certaines vérités agaçantes pour ceux, dont je suis, qui lui vouent un culte, et admettons son côté girouette en politique. Mais cet engin indique utilement les directions et forces des vents et il fut le plus grand météorologue social de son siècle. Osons aussi dire que Napoléon III avait gracié tout le monde dès le 16 août 1859, et que le banni souffrant aurait pu rentrer au bercail avec femme et enfants qui périssaient d’ennui plutôt que de se proclamer le mètre étalon de la liberté, avec son cri matamoresque : "Sont-ils cent, je brave encore Sylla, et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là." Mais le lieu lui plaisait, donc l’inspirait, avec la présence de la révérende sœur Juliette de l’Adoration Perpétuelle qu’il saluait chaque matin depuis son balcon devant son immense lit réservé, malgré le silence d’une guide compétente mais trop pudique, à ses célèbres amours ancillaires. Il faut bien que le corps exulte, chantait Brel, autre artiste à la testostérone encombrante. Dans cet étalage d’une diversité baroque, mi-Hugo mi-Rococo (le salon rouge était une bonbonnière de Titan disait son fils Charles), Hugo a peu ou prou respecté les ukases assez lourds de son temps mais pour les embellir (superbes, ces tentures japonaises), tout en grossissant paradoxalement ses outrances, ce dont il s’expliquait : "L’excès ne supprime pas la grandeur, loin de là, il la souligne" ajoutant "qu’à la fin tout est harmonie, même la dissonance. Nous devons tout demander à la poésie, sauf la borne". Il est clair qu’Hugo a dévoilé dans sa demeure tous les aspects de son art, dans une palette à la fois disciplinée et débridée. Il pensait qu’il n’est d’enracinement fructueux que dans la racine même de l’être, dans ce par quoi l’univers nous touche dans sa beauté comme ses cruautés. Ainsi Demain, dès l’aube… À Villequier aussi, où ses larmes deviennent sources. Et pourtant cette vie qui persiste, et inspire ce grand-père ébloui : "Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir…" En fait le labo photo de ses fils ! Du rez-de-chaussée au toit, nous montons de l’obscurité à la lumière, jusqu’au flash. Nous voici dans son l ook-out, tabernacle laïque face à la mer ; on l’imagine debout, se gobergeant de la lumière étalée sur deux écritoires où son encre, son sang, s’incrustera. J’ai senti sa présence, son souffle, en une sorte d’orgasme cérébral. Hugo était bien ce phare éclairant le monde. Dans son grand jardin ouvert à tous, où il planta l’arbre des États-Unis d’Europe, je guettais encore sa silhouette sur la terrasse et il me semble même l’avoir entrevu. Victor, ah ! Je fuis ceux qui ne l’aiment pas, même quand ils ne parlent pas de lui…

(1) : xavier.zeegers@skynet.be

(2) : Pour réserver : 00 444872191