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Veuve, retraitée

Plus je réfléchis au bonheur, plus je me dis que c'est peut-être une question de choix et de volonté. Ne suffit-il pas en effet souvent de sourire à la vie pour que celle-ci se mette soudain à vous sourire? Lorsque mon mari est décédé, il y a de nombreuses années, je suis tombée dans une sorte de puits sombre et sans fond, dans lequel j'aurais pu m'enfermer à tout jamais, si je n'avais eu un sursaut salutaire. A un moment donné, je me suis effectivement fait cette réflexion: `Je ne veux pas devenir une mater dolorosa ; je veux rester celle que mon mari a connue.´ J'ai donc cessé de m'apitoyer sur mon sort et j'ai décidé d'être heureuse malgré tout.

Si j'ai réussi à réagir de la sorte, c'est peut-être parce que je suis chrétienne et que l'Evangile résonne à mes oreilles comme une bonne nouvelle. Le Christ n'a-t-il pas des paroles qui nous responsabilisent et nous mettent face à nos propres désirs? Quand Jésus guérit un malade, il lui dit toujours: `Ta foi t'a guéri.´ N'est-ce pas une manière de lui dire que c'est son désir de vivre et d'être heureux qui est à l'origine de sa guérison? Jésus nous renvoie toujours à nous-mêmes, à notre liberté personnelle, à notre désir le plus intime.

Une autre chose que j'aimerais dire, c'est qu'on n'est pas forcément moins heureux en vieillissant. Au contraire, j'ai l'impression d'être beaucoup plus indulgente avec moi-même - et donc avec les autres - que quand j'étais jeune. Bien qu'on n'ait pas encore fait le tour de soi-même, on se connaît beaucoup mieux, on est plus léger, plus vrai, on est beaucoup moins dans le paraître. C'est vrai qu'avec l'âge, on perd énormément sur le plan physique, mais on se libère aussi du superflu et de tous ces masques dont on s'est encombré durant sa vie. Et quand on n'est moins préoccupé de son image, on est forcément beaucoup plus heureux.

Bien sûr, il m'arrive d'avoir des moments de cafard, de doute ou de découragement. Lorsque cela m'arrive, je m'efforce toujours de sourire, même si je n'en ai pas envie. Et bien, vous n'imaginez pas combien cela libère. Quand je fais l'effort de sourire, il y a quelque chose qui se déclenche dans le cosmos et dans ma conscience. En fait, il faut souvent peu de choses pour déclencher une remontée.

Je pense qu'il est également indispensable de ne pas se considérer sans cesse comme une victime. La plupart du temps, on n'est souvent victime que de soi-même. Il y a quelques semaines, deux jeunes gens m'ont arraché mon sac à main en pleine rue. Ma première réaction a été de me dire: `J'espère que cela ne changera pas mon regard sur les jeunes et que j'oserai encore sortir sans avoir peur.´ Oui, le bonheur, c'est quelque chose que l'on décide.

Propos recueillis par Pascal André

Un des plus grands bonheurs est la rencontre amoureuse. Un des plus grands malheurs, la solitude. Et si on essayait d'atténuer le malheur, le sien et celui des autres?

© La Libre Belgique 2002