Une opinion de Benjamin Puybareau et Elise Rousseau, respectivement doctorant en science politique à Science Po Paris et à l'UNamur et aspirante FNRS et doctorante en science politique à l'UNamur.

Les technologies de surveillance pour lutter contre le coronavirus constituent une réelle menace pour les droits et les libertés. Le risque est de voir celles-ci être adoptées par les États de manière permanente.

Il n’y a maintenant plus de doute possible : la sortie du confinement devra se faire de manière progressive et contrôlée. L’usage des nouvelles technologies sera crucial pour réussir ce déconfinement. Mais alors que ces dernières sont de plus en plus perçues comme des outils incontournables de gestion des enjeux de santé publique, il devient plus que jamais nécessaire de s’interroger sur les risques liés à leur utilisation par les États. Les systèmes déployés à court et à plus long terme devront apporter la garantie de leur compatibilité avec les valeurs démocratiques et les principes de l’état de droit. A priori, six usages actuels des technologies, plus ou moins liberticides, pourraient être envisagés pour surveiller le relâchement contrôlé du confinement.

Comprendre les comportements collectifs. L’analyse des données agrégées fournies par les opérateurs de téléphone, comme c’est déjà le cas en Belgique, permettrait de continuer d’évaluer le respect des mesures et d’aider à la prise de décision politique.

Renforcer les contrôles. Les drones munis de haut-parleurs pourraient continuer à aider les policiers bruxellois et les autres à s’assurer que les mesures de distanciation sociale sont respectées dans les lieux publics, tant que celles-ci seront encore de mise.

Surveiller les individus en quarantaine. Des applications servent déjà à contrôler l’isolement des individus porteurs du virus. En Pologne, une application demande à ses usagers en quarantaine d’envoyer un selfie depuis leur domicile plusieurs fois par jour. À Taïwan, les autorités vont encore plus loin en utilisant les données de géolocalisation des smartphones pour vérifier que les habitants en isolement restent bien chez eux (et la police intervient à la moindre infraction).

"Contact tracing". Cette stratégie, bien connue des épidémiologistes, consiste à identifier et suivre les personnes qui ont été exposées à la maladie pour éviter que l’infection se propage. L’application singapourienne TraceTogether, qui inspire déjà les décideurs français, allemands et britanniques, utilise par exemple le Bluetooth pour alerter ses usagers s’ils croisent la route d’une personne porteuse du virus, ou si une personne qu’ils ont croisée est testée positive.

La surveillance de masse. L’utilisation de caméras thermiques dans les lieux publics permettant de repérer les personnes ayant de la fièvre, conjuguée à la reconnaissance faciale, à la géolocalisation et aux informations médicales de ses citoyens permettent déjà à la Chine de renforcer son application de contact tracing. En Israël, Benyamin Netanyahou a autorisé le Shin Beth à utiliser les techniques de surveillance électronique de masse des citoyens habituellement déployées dans le cadre de la lutte antiterroriste.

Publier les informations. Le partage de l’information est crucial pour lutter contre l’épidémie, et il le sera autant durant la période de déconfinement. En Corée du Sud, les autorités ont poussé cette volonté de transparence à l’extrême, allant jusqu’à envoyer des SMS informant les citoyens de la découverte de nouveaux cas dans leur entourage. L’application Corona 100m permet quant à elle à ses usagers de savoir si les lieux où ils se trouvent ont récemment été visités par des porteurs du virus.

Efficaces, mais à quel prix ?

Le partage d’informations par Séoul est tellement précis que les Sud-Coréens identifient facilement les porteurs du virus ; une situation à l’origine de graves atteintes à la vie privée et d’humiliations collectives. Selon une étude de l’Université nationale de Séoul, les Sud-Coréens craignent désormais davantage l’ostracisme que le virus en lui-même et certains refusent de se faire tester.

Les technologies de surveillance à disposition des États sont porteuses d’une réelle menace pour les droits et les libertés. L’enjeu est donc d’évaluer le risque de voir celles-ci être adoptées par les États de manière permanente. Le philosophe Giorgio Agamben est récemment intervenu dans ce débat en dénonçant la tendance de l’État moderne de se servir des crises pour accroître son emprise sur les populations. Les menaces sécuritaires, en particulier le terrorisme et les pandémies, seraient exploitées par les États pour nous entraîner dans un "état d’urgence permanent" qui justifierait le sacrifice de nos libertés.

De nombreuses voix ont critiqué cette prise de position, accusant Agamben de minimiser l’ampleur de la crise. Il convient cependant de rappeler que certaines mesures liberticides prises par des États démocratiques pour répondre à la menace terroriste n’ont jamais été abandonnées. L’exemple du Patriot Act aux États-Unis (2001) est à cet égard révélateur. Il semble donc légitime de s’interroger sur la possibilité que certaines mesures prises dans le contexte de cette pandémie soient maintenues par la suite.

En 2013, les révélations d’Edward Snowden avaient déjà provoqué un débat sur les dangers des technologies de surveillance et sur le droit à la vie privée. Pourtant, dans les années qui ont suivi, plusieurs démocraties ont légalisé les programmes de surveillance massive des communications qui avaient été mis en place dans l’illégalité par leurs services de renseignement. On peut imaginer qu’il sera désormais encore plus facile pour ces gouvernements de légitimer l’usage de technologies très intrusives. Snowden s’est d’ailleurs récemment exprimé sur le sujet, avertissant des dangers que représente l’élargissement de l’arsenal à la disposition des services de renseignement.

L’État, seul rempart face à la crise ?

Pour de nombreux intellectuels, cette pandémie sera synonyme de profonds changements pour nos sociétés. Certains mettent en avant le retour d’un État fort, seul jugé capable de protéger les individus face à une telle catastrophe sanitaire. Mais (re) mettre l’État au centre dans le contexte actuel n’est pas sans risque : l’accumulation de "bio-pouvoir" - ce pouvoir qui s’exerce sur la vie des individus et des populations à travers des techniques de contrôle social - peut s’avérer dangereux.

Est-il pour autant possible de penser une réponse à la crise qui ne soit pas exclusivement étatique et attentatoire aux droits humains et aux libertés ? Le philosophe Panayotis Sotiris suggère une autre voie : celle d’une "biopolitique démocratique", entendue comme un ensemble de pratiques collectives résultant de délibérations démocratiques, et contribuant à la santé des populations sans s’accompagner d’une expansion des formes de coercition et de surveillance.

Dans cette logique, les mouvements sociaux doivent jouer un rôle de premier plan (comme ce fut le cas pour la lutte contre le VIH), notamment pour guider les actions de l’État et pour mettre en avant la nécessaire solidarité face au virus. Ainsi, "de la simple discipline, nous passons à la responsabilité, vis-à-vis des autres puis de nous-mêmes, et de la suspension de la socialité à sa transformation consciente".

Ajoutons que cette "biopolitique démocratique" devra aussi nécessairement être pensée à l’échelle internationale. Une véritable coopération multilatérale, coordonnée par les institutions compétentes, est indispensable à la lutte contre un fléau qui ne connaît pas de frontières.

Titre de la rédaction. Titre original : "Urgences sanitaires et nouvelles technologies : comment penser le déconfinement ?"