Mariapaola Cherchi

Débats, conférences et tables rondes se multiplient de nos jours. Parmi les sujets les plus traités, la palme doit être attribuée aux débats sur l’environnement, et ceci, à l’instar de Copenhagen Autre sujet tout aussi traité est celui de la reprise économique, à laquelle on veut nous faire croire, malgré les licenciements "en chaîne" dont les victimes font la Une des journaux et de la presse écrite Et ensuite la Justice, en particulier des réformes sur lesquelles chaque ministre de la Justice souhaite mettre son empreinte personnelle dès sa prise en fonction malgré l’arriéré judiciaire qui croît et embellit au fil des jours

Mais dans quel but organise-t-on une conférence sinon de celui de contribuer, par les échanges des opinions, à quelque chose de finalement constructif et utile pour la communauté ? La réalité nous montre que cette prolifération de rencontres et débats ne correspond pas vraiment à ce qui devrait être leur finalité principale mais se limite souvent à l’affrontement de positions différentes sans que cela n’aboutisse à un quelconque résultat concret.

Il y a quelque semaine a eu lieu, à l’ULB, une conférence ayant pour objet la réforme de la Justice, projet qui est en gestation au sein du ministère de la Justice. L’auditoire Janson était quasi au complet (1500 places environ), le public comptait des professeurs (collègues des orateurs), des acteurs du monde judiciaire (anciens Bâtonniers, avocats, et autres), des pensionnés et, surtout, beaucoup d’étudiants. Derrière la table (pourquoi on définit ces tables "rondes" alors qu’elles sont la plupart du temps rectangulaires ?) des orateurs éminents : le ministre De Clercq, un professeur émérite spécialiste de droit constitutionnel, actuellement sénateur, et trois académiciens, tous professeurs des facultés de droit du pays, dont l’un faisant fonction de modérateur.

On s’attendait à un débat constructif entre les spécialistes du droit du pays et les acteurs du monde politique. On s’attendait à un débat qui devait nous montrer comment les académiciens apportent leur science aux politiciens, permettant enfin la mise en œuvre par les seconds de solutions concrètes qui insufflent une nouvelle vie à une Justice qui agonise. Après les interventions polémiques des premiers à l’encontre du monde politique, le public a eu finalement le droit de poser des questions ! Mais des questions sur quoi ? Il ne s’agissait plus d’apprendre quoi que ce soit sauf à approfondir quel impact peut réellement avoir le monde des académiciens sur le monde politique (toujours à croire que les deux mondes soient vraiment séparés, ce qui est tout à voir !) Hélas personne n’a osé adresser, aux orateurs, aucune question de ce genre.

On avait l’impression que ce public était encore dans la phase de la "digestion" des informations reçues pour pouvoir régurgiter une quelconque question. Quelle est enfin la finalité d’une conférence ? Est-ce désormais un théâtre où le fait de jouer un rôle est la première finalité des orateurs, tout au moins pour se gagner les faveurs de l’"audience" ? Quelle est l’action concrète des académiciens au-delà de participer à des débats qui ont lieu très souvent sur un terrain qui leur est propre (les universités) ou devant les caméras de télévision ? D’autant plus que ces mêmes professeurs ont souvent des relations plus que cordiales avec le monde politique, et dès lors ils ont des moyens pour influencer le législateur (combien d’avis viennent demander les ministres à des spécialistes lors de l’élaboration d’un projet de loi ?).

Enfin, ne serait-il pas le moment d’exiger plus de concret de la part des politiciens ? Quant aux académiciens, il est souhaitable qu’ils prennent conscience du fait que leur mission est double : d’une part la mission de pédagogue et d’autre part la mission d’œuvrer, par l’apport de leur science, à l’amélioration de notre société. Dans le même ordre d’idées, quant aux politiciens, il est souhaitable que ces derniers passent moins de temps sur les plateaux de télé, et s’occupent davantage de l’intérêt social en maîtrisant leur envie d’être "protagoniste" qui souvent les emmène à proposer des lois qui, une fois appliquées, s’avèrent souvent inopportunes sinon néfastes.

En revenant à la "table ronde" organisée à l’ULB, ayant pour thème la "Réforme de la Justice", est-ce que la proposition de Monsieur De Clercq "passera" malgré le cancan exprimé publiquement par les académiciens ? Et si le projet de réforme devient loi, qu’est-ce que pourront en tirer comme leçon de la "table ronde", les étudiants qui, assoiffés de "savoir", ont peuplé l’auditoire Janson de l’ULB ? Et enfin pour revenir à notre première question : quelle était la finalité de ces débats sauf à nous faire prendre conscience du profond écart qui existe entre les académiciens et les politiciens ? Pourquoi les académiciens, quand ils deviennent des politiciens ou ont des relations très "cordiales" avec ces derniers, limitent leur rôle à des "tables rondes" dépourvues de concret ? A y réfléchir