Un témoignage de Patrice Caron, arrivé à Pekin pour raisons professionnelles, avec sa famille, début janvier.


La bien-nommée année du rat, amène en Chine ce pour quoi le petit rongeur est redouté dans le monde entier: les maladies contagieuses et mortelles.

En sus de l’effet bien physique sur les personnes infectées par le virus, l’impact de cette entrée en matière du rat symbolique est également considérable sur les traditions bien ancrées, en apparence immuables : les coiffeurs ne comptabilisent habituellement qu’un pauvre petit mois après la fête du printemps (qui a eu lieu le 24 janvier cette année), car il est de tradition de ne pas se faire couper les cheveux avant la nouvelle lune un mois plus tard. Et hop on passe outre : beaucoup se coupent les cheveux, surtout les infirmières et les autres métiers de la santé: et hop des années de soins à la poubelle.

Il est aussi de mise de nettoyer sa maison de fond en comble avant la fête du printemps, pour ôter tout résidu néfaste de l’année précédente, et pour recevoir les membres de sa famille et ses amis lors de la période de la fête; et puis on ne la nettoie plus jusqu’à la fin de la fête du printemps car cela porterait malheur. Et hop on nettoie tous les jours maintenant.

Et pas que sa maison : des équipes s’attaquent avec moultes produits et chiffons aux rames mêmes du métro, aux ticketeuses, aux plaques de boutons d'ascenseur, aux meubles de jardin (que personne n’emploie vu le froid glacial)..

© Stalle

En Chine on ne réservait jamais pour diner au restaurant: si c’était plein, on faisait bouger d’autres clients ou on faisait patienter. Maintenant il faut réserver. Désormais sans réservation on se fait refuser l’entrée.

La ville sous perfusion

Quand les Chinois s’attèlent à une tâche même désespérée, plus que légèrement appuyés évidemment par gouvernement et médias, ils ne lésinent pas sur les moyens et mettent en oeuvre ce qu’ils peuvent sans toujours grande logique.

On dirait que les Chinois appliquent sans sourciller notre bon vieux “point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer”. Il doit en exister une version confucéenne.

On porte les masques, mais on les enlève pour manger, pour fumer, pour se faire comprendre quand on insiste, ou pour… cracher. D’ailleurs on ne se préoccupe pas trop de la qualité des masques: il y en a de toutes sortes, des fait-maison (jusqu’à une bombonne d’eau minérale renversée façon scaphandre), de vrais masques à gaz, de simples serviettes hygiéniques, des usées des percées, etc.

Certains, par contre, vont jusqu’à masquer leur chien, pour faire bonne mesure.

Les musées, les écoles, beaucoup d’hôtels et restaurants sont fermés. Toutes les fêtes et événements sont annulés. Certains parcs et même la Muraille sont fermés. Les rendez-vous privés sont découragés, et les Chinois suivent ces directives. Il n’est pas clair si c’est par peur ou par habitude de suivre ce que leur gouvernement leur dit, ou par sens civique.

Les plaines entières de tables de ping-pong publiques restent désertes, elles aussi, puisque tout rassemblement est découragé. Si si, les Chinois jouent au ping-pong dehors même en dessous de zéro degré, mais dans ce cas précis le gel ambiant contribue évidemment fortement au respect des mesures.

Le coeur de Peking semble battre au ralenti, la ville sous perfusion, le pays en léthargie.

© Stalle

Ceux qui ont tendance à ne pas trop se préoccuper et qu’on voit souvent sans masque dans les parcs sont les vieux, alors que ce sont justement eux les victimes principales du virus. Est-ce parce qu’ils sont d’avis que de toute façon ils doivent mourir bientôt ou est-ce parce qu’ils sont las des injonctions gouvernementales ?

Les mesures à Peking deviennent de plus en plus drastiques, comme par exemple le port du masque: d’abord le masque est conseillé, puis quand les Chinois nous font signe de porter un masque, ils nous expliquent que c’est pour notre propre bien; ensuite on se fait refuser l’entrée dans les parcs ou dans les centres commerciaux (ouverts même s’ils sont à peu près vides) si on ne porte pas de masque; puis il devient clair que si on ne porte pas le masque on fait preuve d’incivisme; et finalement les masques deviennent obligatoires.

Ou l’évolution des livreurs à domicile: d’abord on leur fait porter le masque, et ils entrent dans les immeubles jusqu’à la porte de l’appartement; puis Ils ne peuvent plus pénétrer que jusqu’à la réception en bas de l’immeuble; ensuite ils ne peuvent plus franchir la grille extérieure des ‘xiaoqu’ (littéralement quartiers, mais en pourrait traduire par compound): ils étalent donc maintenant leurs marchandises à même le trottoir et appellent les donneurs d’ordre un par un pour qu’ils viennent chercher leur paquet.

© Patrice Caron

Le climat social change-t-il en même temps ? La menace du virus installe-t-elle simultanément une ambiance de méfiance et de paranoia, puisque chaque voisin est porteur potentiel d’une arme braquée ?

Jusqu’à maintenant, à Peking du moins, les gens restent pacifiques et aimables quoique quelque-peu fuyants parfois.

Les retombées économiques négatives de cette crise sont, contrairement au virus, parfaitement visibles, et seront sans aucun doute considérables, puisque les commerces sont presque tous fermés, et le restent encore pour un temps indéfini, toute activité est déconseillée, les travailleurs des usines sont priés de rester dans leur village natal où ils étaient tous retournés pour la fête du printemps, les bureaux sont fermés (et on incite les cols blancs à travailler de la maison), etc. Les forces économiques vont-elles encore longtemps tarder à rouler des mécaniques contre les diktats de la prévention sanitaire.

Difficile de faire la part des choses

Les scientifiques, principalement étrangers, qui affirment que cette épidémie n’est pas plus catastrophique que d’autres qui sévissent régulièrement et partout ailleurs dans le monde, mais dont personne ne parle, seront-ils bientôt relayés en Chine ? La Chine joue-t-elle ici un rôle de pionnier dans l’observation et le traitement des épidémies? Les Chinois en font-ils trop ou sont-ils justement admirables de parvenir à en faire autant devant une menace difficilement gérable ?

L’avenir nous le dira, mais en attendant il est très difficile de faire la part des choses devant la masse d’informations contradictoires sur internet et les reseaux sociaux. La réputation de propagande, d’information partielle ou carrément de désinformation de la presse chinoise, ne genère pas exactement la confiance non plus.

Mais entretemps, tandis que les savants examinent le virus en laboratoire, c’est toute la Chine qui se transforme en énorme laboratoire pour examiner comment gérer ce genre de crise sur un territoire aussi grand avec une telle population. Les politiques, sociologues et autorités sanitaires du monde entier ont tout le loisir d’observer les mesures prises et leurs succès ou leur exagération ou leur insuffisance.

Merci la Chine.

Comme souvent en temps de crise, une belle humanité a aussi l’occasion de se manifester: la façon dont les habitants de Wuhan dans leurs gratte-ciels ouvrent leur fenêtre le soir et se crient dans le vide ‘ jiayou!’ (littéralement: ajoute de l’huile) pour se réconforter mutuellement, crée un echo permanent dans la ville et touche nos coeurs.

Ma famille et moi-même, nous nous trouvons dans une gigantesque prison: Beijing Central. Nous ne pouvons sortir du pays puisque les autorités ont gardé nos passeports le temps d’y estampiller un permis de séjour, et ce temps risque de se prolonger vu les vacances prolongées des services publics. En lieu et place de nos passports nous avons reçu un document jaune qui devrait nous permettre de nous déplacer à l’intérieur de la Chine, mais c’est un droit théorique que nous ne sommes pas prêts à tester car beaucoup de transports sont annulés et surtout nous ne sommes jamais sûrs de pouvoir revenir. Bien qu’encore peu probable et surtout très diificile à mettre en place efficacement, ils pourraient très bien décider d’interdire brusquement tout accès à Peking de l’extérieur. L’idée de prison se voit d’ailleurs amplifiée par le fait que certains pays commencent à refuser les vols en provenance de Chine, ou envoie ces passagers en quarantaine. Quand nous aurons donc finalement récupéré nos passeports, nous ne pourrons plus aller nulle part.

Merci la Chine.