En avril, avec mon mari, ma fille et douze membres du personnel, nous avons élu domicile dans notre maison de repos, près des 90 résidents. Pour tenir, tous unis et solidaires, notre vaccin fut une dose incroyable de “vie”.

Une opinion de Dominique Fris, directrice de la maison de repos Stephenson Garden à Bruxelles-ville.

Je travaille depuis plus de 25 ans dans le secteur des maisons de repos et dirige depuis quatre ans une structure indépendante à l’esprit plutôt familial à Bruxelles-Ville.

Pour ces établissements, le déconfinement signifie avant tout le souhait de renouer avec la vie, les rencontres familiales, les échanges, la chaleur… à tout ce qui donne du sens.

Aujourd’hui, j’appréhende cette nouvelle étape avec espoir et un réel optimisme mais aussi, je l’avoue, avec l’angoisse de revivre ce cauchemar.

Tout ce qui touche à l’humain n’a jamais été à ce point fragilisé et remis en question ces dernières semaines. Alors que se déversaient dans les médias des chiffres, des courbes, des graphiques, des nombres d’hospitalisation ou de décès et que nous manquions de tout, nous n’avons jamais autant pu compter les uns sur les autres au sein de “notre silo” pour tenter d’améliorer le bien-être des résidents et de leurs familles.

Avec Gipsy, notre bichon maltais

Mars 2020 : en tant que directrice, et alors que la distance sociale devient la norme, je décide de miser encore plus sur tout ce qui peut créer et maintenir du lien, de la convivialité, de la chaleur humaine en réorganisant cette nouvelle vie en société jusques et y compris dans la chambre de chacun des résidents…

Début avril : la situation s’aggrave.

Avec mon mari, je décide d’élire domicile dans la résidence près de mes 90 résidents. Je me souviens de l’ascenseur rempli de nos bagages, draps de lit, coussins, ordinateurs, sans oublier Gipsy, notre bichon maltais mascotte des aînés. Nous nous attribuons la chambre 230. Vite se changer en habits de soignants, mettre les masques de fortune cousus par de bonnes âmes.

Dans les bagages, aussi, un matelas pour ma fille infirmière qui, comme nous, va passer 2, 3 ou 4 semaines en confinement dans la résidence !

Dehors, il fait beau et chaud.

Certificats médicaux sur WhatsApp

Nous manquons cruellement de personnel. Des certificats médicaux affluent sur mon WhatsApp. Panique à bord. Nous sommes en sous-effectif.

Parmi les absents, mes proches collaborateurs, malades eux aussi, probablement du Covid.

Le bateau tangue mais il tient bon : des 40 membres du personnel, 12 se portent volontaires pour vivre avec moi, mon mari et ma fille, nuit et jour, au sein de la résidence.

Ils deviennent “soignants – résidents” et héros.

Familles et amis bienveillants nous apportent les repas du soir ou autres douceurs ; lettres, dessins, fleurs sont déposés sur la terrasse de la maison de repos. Nous sommes portés par ces marques de soutien et de solidarité et ça fait du bien au moral.

Jamais, je n’aurais imaginé devoir vivre une crise pareille.

Je dois tenir pour éviter que le paquebot ne se transforme en Titanic.

Mais nous sommes tous unis et solidaires, surveillant et anticipant sans relâche, nuit et jour, l’état physique et moral de nos résidents, et ce, malgré les symptômes du virus qui nous rattrapent. Ma fille s’évanouit d’épuisement, mon mari souffre de terribles maux de tête et moi je perds l’odorat, le goût et l’appétit.

De l’oxygène auprès des clubs de plongée

Être au plus près de nos résidents et partager leurs craintes et questionnements reste cependant notre préoccupation première.

Ceci n’est pas neuf, c’est la raison d’être de notre maison !

Sauf qu’il faut aussi que :

- Je m’adapte en permanence aux mesures sanitaires imposées par le gouvernement sans pour autant avoir le matériel pour les mettre en œuvre…

- Je sois à l’écoute de mon équipe d’infirmières, de soignants, de polyvalents et que je prenne le temps d’accueillir ces super bénévoles qui “osent” rentrer dans le silo.

- Je compose à chaque heure car oui il nous arrive tous de craquer par moments.

- Je rassure en ayant peur moi-même (avant tout pour mes résidents), trouve des solutions.

- Je pense aux familles pour qui ce confinement est terriblement dur et anxiogène.

Mon inquiétude sur l’impact que peut avoir ce virus est énorme.

Attendre les batteries de tests pour pouvoir s’organiser. Trouver les médecins pour les réaliser. Trouver des masques, du gel, des tabliers, contacter des clubs de plongée pour avoir de l’oxygène en urgence. Composer avec des étourdissements parmi nos infirmières, des absences soudaines du personnel. C’est le quotidien du Covid-19.

Seule, je ne suis rien. Épaulée, soutenue, encouragée par mon équipe, je choisis encore et toujours de privilégier la relation humaine et le lien à tout prix. Et ceci, malgré le risque, toujours présent, de se contaminer l’un l’autre.

Interdit ? Permis ? Autorisé ?

Toutes les mesures nous invitent à faire respecter l’isolement. Pour le rompre, nous restons attentifs, à l’écoute, disponibles, prenant le temps d’organiser des WhatsApp avec les familles, des vidéos, d’accompagner les résidents faire une promenade au jardin, d’organiser une visite encadrée avec un proche… Ce sont des gestes simples mais qui sont, en ces temps de confinement, si guérisseurs et salvateurs.

À chaque fois nous nous interrogeons… Interdit ? Permis ? Autorisé ? Qu’importe… C’est ce vaccin-là, cette “dose de vie-là” qui permet de garder le cap. Ce sont ces gestes d’humanité essentiels qui nous poussent à rester debout.

La force de la jeunesse, la fidélité des bénévoles et la mobilisation directe de ma famille, des équipes et des partenaires m’ont permis de soulever des montagnes, de limiter l’impact du Covid dans le silo et d’y maintenir une vie agréable.

Ces fameux tests du 16 avril confirment bien la présence du Covid-19 dans notre “Maison”. Nous nous y attendons, nous y sommes préparés.

Certes, nous n’avons pas été épargnés, et je pleure avec les familles les cinq résidents qui nous ont quittés durant cette période (Covid ? pas Covid ?).

Mais nous pouvons être fiers d’avoir pu maintenir la quasi-totalité de nos aînés en santé.

Et les voir aujourd’hui reprendre des forces, retrouver le goût à la vie, chanter le printemps, revoir leurs proches, “re-vivre” me donne tant de joie et d’espoir qu’un jour peut-être je pourrai me dire que j’ai accompli une mission.

Ce jour n’est pas encore arrivé.

L’angoisse est en moi, et y restera tant que le virus rôdera !

Et plus que jamais cette expérience me confirme qu’il n’y a rien à gagner dans ce monde si ce n’est la conscience de la préciosité de la vie et de ce qui lui donne sens, et, le jour venu, celle d’un départ digne et bien accompagné.

Dehors, il fait beau et chaud !

(1) https://stephensongarden.eu/fr/

Titre de la rédaction. Titre original : L'espérance dans la désespérance