Une chronique de Dave Sinardet, professeur à la Vrije Universiteit Brussel et à l’Université Saint-Louis.

Les pythies médiatiques annonçaient des tensions entre le MR et les partis flamands. Ce sont ces derniers qui s’étripent entre eux. Là comme au niveau flamand mais davantage dans l’ombre.

Lorsque le gouvernement Michel fut mis en place, on entendait souvent dire que le MR prenait un risque énorme en se lançant dans une coalition avec trois partis flamands. Surtout dans les médias du Sud du pays, on avait peur qu’un pauvre petit parti francophone tout seul ne puisse pas faire face à toute cette violence flamande et que, dans tous les conflits, il ne finisse par se retrouver systématiquement au tapis. Pour couronner le tout, l’un de ces trois partis flamands n’était autre que cette N-VA "totalement infiable"

Un peu plus de cent jours plus tard, le MR semble en effet ne pas avoir la vie facile. Mais, pour le reste, l’analyse ne colle pas.

Même si les partis flamands voulaient chercher la bagarre avec le MR, ils n’en auraient simplement pas le temps, tout occupés qu’ils sont à le faire entre eux. Et ils le font d’une manière tellement récurrente et débridée que la cohésion et la stabilité du gouvernement Michel sont mises en péril.

Voilà donc le vrai danger pour le Premier ministre et son parti, qui sont de plus en plus ouvertement excédés par ces Flamands qui s’entre-tuent constamment.

On explique souvent ces incessantes querelles intraflamandes par la volonté des partis de se profiler. Et il est exact que le CD&V et l’Open VLD veulent éviter à tout prix un scénario à l’anversoise qui les verrait faire de la figuration dans une pièce écrite par Bart De Wever. Des inimitiés personnelles et un manque de confiance y sont aussi pour quelque chose.

Mais les partis n’ont pas besoin de se creuser la tête pour trouver matière à conflit. Les divergences apparaissent le plus souvent spontanément de part et d’autre d’une ligne de fracture gauche-droite.

Cela a été le cas sur le plan socio-économique autour de questions comme la taxation du capital ou la concertation sociale, surtout entre le CD&V et les deux autres.

Et ce l’est à nouveau à propos de la sécurité, où l’Open VLD se joint cette fois aux critiques sur l’approche sécuritaire de la N-VA. Le weekend passé, Wouter Beke déclarait qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des socialistes au sein de la coalition pour mener une politique sociale. C’est possible. Mais ce qui est déjà sûr, c’est que l’on n’a pas besoin des socialistes pour avoir un gouvernement miné par des conflits gauche-droite.

Certainement pas quand le CD&V essaie de se reincarner en "visage social" de celui-ci. La même ligne de fracture est en train de devenir de plus en plus apparente au sein du gouvernement flamand. Les critiques sur les déclarations de la ministre N-VA Liesbeth Homans à propos de l’accueil à l’enfance ont attiré l’attention.

D’autant plus que le CD&V a amené son collègue Jo Vandeurzen à se positionner clairement sur la question. Mais des tensions s’étaient déjà manifestées auparavant, entre autres autour de la concertation sociale et de l’opportunité de certaines dépenses supplémentaires.

Néanmoins, on a l’impression que les trois partis flamands de la majorité se tapent moins sur les nerfs au sein de la coalition flamande qu’elles ne le font au fédéral.

D’où cela vient-il ? Une partie de l’explication réside dans l’ampleur des marges budgétaires. Même si le gouvernement flamand se débat dans les normes européennes et n’arrive plus à boucler son budget en équilibre, sa situation reste confortable par rapport à celle du niveau fédéral.

Les fastes années Leterme sont loin mais les économies à réaliser sont bien moins importantes qu’au fédéral. Il est dès lors plus facile de satisfaire tout le monde, ce qui fait que les divergences de vues s’expriment avec moins de virulence. Le CD&V a ainsi pu dégager une augmentation des moyens pour le bien-être. La position des chrétiens-démocrates est aussi bien plus confortable au sein du gouvernement flamand : avec l’enseignement et le bien-être, ils détiennent deux départements qui représentent les trois-quarts du budget total et qui sont cruciaux pour satisfaire leur pilier chrétien.

Hormis la concertation sociale, le parti n’a pas ce genre de clefs en main au fédéral pour se profiler et il doit faire face à des critiques beaucoup plus virulentes de la part de son arrière-ban syndical. Des compétences fédérales comme la fiscalité, la politique salariale et la sécurité se prêtent aussi bien davantage à un combat idéologique classique.

Et pourtant, l’image d’un gouvernement flamand sans trop d’histoires ne correspond pas à la réalité. Si les divergences d’opinion réelles qui règnent en son sein se voient moins, c’est aussi parce que les médias s’y intéressent nettement moins. Les caméras n’ont pas toujours suivi les compétences le jour où elles ont quitté la rue de la Loi pour la place des Martyrs. Et la figure de Geert Bourgeois, leader sérieux mais fort peu charismatique, n’arrange rien à l’affaire. C’est seulement lorsque les conflits se mettent à menacer la survie même du gouvernement que les regards se tournent vers celui-ci, comme autour de la réforme de l’enseignement ou de la question du ring d’Anvers au cours de la législature précédente.

Le fait que ce gouvernement ait moins accompli de réformes en cinq ans que l’exécutif fédéral en deux ans reste un secret bien gardé. Et c’est un effet qui se renforce lui-même : moins d’attention des médias amène moins de tentation de se profiler de la part des partis, ce qui émousse encore l’intérêt des médias.

Du côté francophone également, tous les regards se portent vers le niveau fédéral, le gouvernement wallon de Paul Magnette opérant peut-être même encore plus dans l’ombre que son homologue flamand. Et on ne parle même pas du gouvernement de la Communauté française - la Fédération Wallonie-Bruxelles… - qui mène une vie tellement anonyme qu’il n’est même pas inclus dans les grands sondages qui mesurent la confiance dans les différents exécutifs.

Le ministre-Président bruxellois quant à lui doit même recourir à des comparaisons "ad Hitlerum" pour avoir sa part de l’attention. Ce qui rend le PS essentiellement visible dans son rôle d’opposant fédéral. Voilà une raison de plus, pour Charles Michel, d’implorer ses partenaires flamands d’arrêter leurs querelles continuelles qui minent la cohésion de son gouvernement.


Dave Sinardet tient une chronique bimensuelle dans "La Libre" ainsi que dans "De Tijd".