Une opinion d'Aniss M. Mezoued, Chercheur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et Chargé de cours à l'UCL.


L’impact de la menace terroriste se fait sentir sur l’utilisation des espaces publics et urbains. Ainsi que sur l’espace public, au sens politique du terme, comme lieu d’expression des idées et de contestation. Le cas d’Alger est éclairant.

Les attentats dramatiques qui ont frappé Bruxelles le 22 mars 2016 ne sont pas sans rappeler les événements qu’a connus l’Algérie pendant les années 1990, et particulièrement l’attentat contre l’aéroport d’Alger du 29 août 1992. Il a été l’un des éléments déclencheurs d’une série d’attentats meurtriers multiformes qui ont plongé l’Algérie dans ce qu’on appelle la décennie noire. L’Algérie a été, durant cette période, un terrain d’expérimentation pour les apprentis sorciers de la terreur, dont l’usage n’a aujourd’hui plus de frontières. Pour lutter contre la menace, les services de sécurité algériens ont développé leurs propres méthodes et ont mis en place des dispositifs sécuritaires qui ont eu une influence considérable sur les espaces publics (E.P.) urbains, ainsi que sur l’espace public au sens politique du terme. L’impact sur la ville et sur les modes de vie est non négligeable et mérite d’être appréhendé au même titre que d’autres aspects liés au phénomène.

Que peut donc apprendre Bruxelles d’Alger aujourd’hui ? Et qu’est-ce qu’entraînerait une "algéisation" de l’espace public bruxellois ?

Anticiper les changements

Bruxelles n’est pas Alger et les acquis démocratiques et les libertés individuelles ne sont bien entendu pas les mêmes en Algérie et en Belgique. Cependant, une lecture de l’évolution, en quatre étapes, de l’espace public algérois en lien avec ce qui se passe actuellement en Belgique permet d’anticiper les changements éventuels et de sensibiliser aux conséquences d’un dispositif d’hypersécurisation de l’espace public.

1. Réduction de la liberté d’accès. Un espace public est, d’après le sociologue Isaac Joseph, un espace accessible à tous. Cette caractéristique fondamentale est la première à être remise en cause suite à ce type d’événements. La libre circulation et le libre accès aux gares, aux aéroports et aux centres commerciaux, sont les premiers impactés par les mesures de sécurité. Dès les attentats de Paris du 13 novembre 2015, on a pu observer la multiplication des contrôles dans les gares, aux frontières, à l’entrée des équipements publics et dans tous les lieux qui constituent des menaces potentielles. La réduction de la liberté d’accès peut avoir des effets pervers. La restriction peut être générale, comme elle peut être discriminatoire. Une barbe, un voile ou un teint "basané" peut suffire pour subir un contrôle plus important ou être arrêté à une frontière. Le délit de "faciès" et les contrôles discriminatoires, déjà présents en temps de paix, malgré leur interdiction, peuvent être démultipliés. La présomption d’innocence sur laquelle se basent l’état de droit et les libertés durement acquises en "Occident" peut être remise en question du jour au lendemain pour des raisons de sécurité.

2.Transformation de l’espace public. A côté des mesures de contrôle impliquant un dispositif humain ou technologique, l’espace public peut être physiquement transformé. Ceci commence par des installations éphémères de type barrières amovibles qui permettent de bloquer des accès, de créer des contournements ou des effets de goulot afin de contrôler les flux. Cette transformation de l’E.P. peut également prendre d’autres formes beaucoup plus pérennes telles que les clôtures autour des édifices publics. Le rapport entre espaces publics et privés ainsi qu’entre le bâti et le non bâti se transforme, affectant au passage l’urbanité des rues et les pratiques des habitants. Les transformations peuvent aller encore plus loin en réaménageant l’espace public lui-même et en reconfigurant la voirie en conséquence. Il est fréquent en Algérie de retrouver une zone tampon entre des cibles potentielles et la chaussée. Elles se matérialisent par de grands bacs à fleurs, des murets ou des blocs de béton tels qu’on peut déjà les observer à Bruxelles le long du boulevard du Régent, en face de l’ambassade des Etats-Unis, ou encore devant l’entrée du siège de l’Otan.

3.Confiscation de l’espace public. La troisième étape est la plus dangereuse de toutes. Elle peut apparaître très tôt après des événements, mais c’est la durée qui la rend nuisible à la société, aux acquis démocratiques et aux libertés. Cette étape prend deux formes : La première concerne la prise de possession de l’espace des rues et des places. On peut l’observer depuis longtemps à Bruxelles, notamment au niveau de la rue Zinner dont l’accès est condamné. Elle est englobée dans la clôture de l’ambassade des Etats-Unis. Ce pays, cible privilégiée du terrorisme, est passé maître dans les dispositifs de sécurisation de ses institutions dans le monde entier. Ses ambassades sont de vraies forteresses, qui n’hésitent pas à empiéter sur les espaces publics. Une prolongation de la menace pourrait dans le pire des cas mener la Belgique à suivre ce modèle, en confisquant l’accès à certaines rues et places autour des ministères, du siège du gouvernement et des institutions européennes. Le second aspect est moins visible sur l’espace. Il s’agit d’une confiscation de l’espace public au sens politique du terme. C’est-à-dire, au sens d’espace de débat et d’expression des idées qui constitue, d’après Jürgen Habermans, l’un des fondements de la démocratie. Par mesure de sécurité, il devient rapidement interdit de manifester ou de se rassembler pour quelque raison que ce soit. L’expression des idées, la contestation et les revendications, qui passent habituellement par une occupation de l’E.P., peuvent subir des restrictions et entraîner la répression d’individus "libres". Cela a été notamment le cas ce samedi 2 avril avec l’arrestation d’Alexis Deswaef, président de la Ligue des droits de l’homme belge, qui manifestait sur la place de la Bourse contre la montée de l’extrême droite.

4.Modification des pratiques et des modes de vie. Toutes ces transformations, conjuguées à la peur de la menace, peuvent affecter les comportements individuels et collectifs. Les pratiques de l’E.P. et les modes de vie peuvent changer. L’usage des transports publics, la fréquentation des terrasses de cafés ou simplement des espaces ouverts au public peuvent être sensiblement affectés, comme cela a été le cas en Algérie après dix ans de terrorisme. Ce point extrême de transformation de l’espace public par la transformation des modes de vie constitue l’un des objectifs du terrorisme, contre lequel il faut impérativement lutter.