Opinions L’enseignement de la haine. Je reprends à un mot près le titre d’un beau livre de l’historien Jules Isaac (“L’enseignement du mépris”), qui avait en son temps montré à quel point l’antijudaïsme de l’Eglise avait alimenté la haine des Juifs et ainsi contribué, fût-ce indirectement, à la solution finale, c’est-à-dire à l’extermination.

Je reprends cette expression parce qu’il existe un risque de trivialisation des assassinats de Toulouse. D’abord, aussi horribles soient-ils, les meurtres de militaires ne peuvent être comparés à ce qui s’est passé quelques jours plus tard devant une école juive. Les soldats sont des combattants professionnels, ils s’engagent et savent qu’ils prennent des risques : des hommes peuvent les haïr pour ce qu’ils font, et parfois en venir au meurtre. C’est injustifiable et insupportable pour les familles et les proches. Et pourtant, il existe un degré d’abjection supplémentaire. Jean Moulin a été torturé à mort par Barbie.

C’est horrible et odieux : un crime de guerre. Mais Moulin était un combattant (de la bonne cause). Les Allemands pouvaient être menacés par la Résistance. Cette situation ne justifiait en aucune manière le traitement qui lui a été infligé, mais il combattait le nazisme les armes à la main.

A Izieu, dans la banlieue de Lyon, Barbie a fait rafler des enfants juifs pour les déporter à Auschwitz. C’est pire qu’un crime de guerre : le chef de la Gestapo de Lyon s’en est pris à des enfants, par définition innocents, en obéissant aveuglément à l’ordre hitlérien d’anéantissement. C’est ce que l’on a appelé, à Nuremberg, un crime contre l’humanité : massacrer des enfants (ou des vieillards), non-combattants par excellence.

Il faudra longtemps essayer de ne pas oublier l’insupportable : un homme a abattu un autre homme, désarmé, et massacré trois enfants. Il a poursuivi une petite fille et l’a froidement tuée. Il a filmé ses méfaits. Or on découvre qu’il a fait deux séjours au Pakistan et en Afghanistan. C’est là qu’il a suivi l’enseignement de la haine. Et justement : il existe quelque part des salauds qui, non contents d’inciter à attaquer des militaires à cause de la présence française en Afghanistan ou pour tout autre motif, poussent les décervelés de service à aller assassiner des enfants parce qu’ils sont juifs.

On pourra bien dire – et on l’entendra beaucoup dans les semaines qui suivront – que, si Merah n’avait pas vécu dans une cité, s’il n’avait pas volé, si on lui avait donné sa chance, si la majorité était moins raciste, s’il y avait du travail, si la paix régnait au Proche-Orient, l’horreur ne serait pas advenue. L’assassin a, d’après ce que nous en savons, été pris en charge en prison par des religieux radicaux. On connaît la suite.

Pour qu’un individu se radicalise à ce point, il faut bien entendu une “demande” : sans doute devait-il considérer que le monde ne le respectait pas, qu’il était une victime, un moins que rien – et les sbires de l’islamisme djhadiste lui ont fourni une identité, une fierté de pacotille. Mais il doit aussi y avoir une “offre” – il existe dans notre monde, presque 70 ans après Auschwitz, des gens qui, froidement, façonnent des “identités meurtrières” (Amin Maalouf), et incitent leurs affidés à tuer des enfants juifs parce que juifs.

Nous nous déshonorerions à vouloir chercher les responsabilités dans nos défauts d’Occidentaux (ce “sanglot de l’homme blanc” si bien décrit par Pascal Bruckner), ou dans la communauté musulmane dont ces monstres se réclament. C’est le retour de l’antisémitisme pur et dur, c’est la “bête immonde” de Brecht, qu’il nous faut avoir le courage de regarder en face.