Opinions

Je suis innocent !" proclame presque invariablement celui que la police appréhende et qui comparaît devant le magistrat chargé de décider s’il le place "en cabane" . Avec pour conséquence qu’on n’accorde guère de crédit, en général, à ses dénégations : "Ils disent tous ça !", seront tentés de penser le flic d’abord, le juge ensuite. Un coupable, en effet, n’a-t-il pas toujours intérêt à nier ?

Bien sûr, les erreurs judiciaires existent. Il doit y avoir actuellement quelques vrais innocents en prison. Mais en tous les cas pas autant qu’il n’y a de détenus qui contestent leur culpabilité, parfois contre toute évidence, et malgré les recommandations de leur propre avocat tentant de les persuader qu’ils feraient mieux de jouer franc jeu en "passant à table". Jusqu’à l’issue de leur procès, au lieu d’admettre leur implication dans les faits qui leur sont reprochés, nombre de prévenus continueront ainsi obstinément à plaider non coupable. Ils seront finalement condamnés par un juge "à qui on ne la fait pas" et qui leur tiendra grief d’avoir voulu "jouer avec ses pieds" !

Telle est la réalité de terrain que personne n’évoque jamais, comme si la pudeur empêchait de lever le voile sur cet aspect de la justice pas très glorifiant.

Comment en est-on arrivé là ? Comment le procès pénal, censé être le lieu de la manifestation de la vérité, s’apparente-t-il à un jeu de gendarmes et voleurs où tous les voleurs, ou presque, persistent à mentir, même quand ils sont pris "la main dans le sac" ? En vérité, c’est un effet pervers du système pénal lui-même, qui encourage les délinquants à tout tenter pour passer entre les mailles du filet. L’attitude "peu collaborante" d’un inculpé se justifie notamment par le fait qu’il ne voit aucun avantage à faire preuve de sincérité.

En effet, notre législation ne prévoit aucune sorte de prime à l’aveu. Il n’y a donc, du point de vue du coupable, nul bénéfice à avouer puisque cela ne lui garantit aucune atténuation de la peine. S’il peut escompter que le juge tiendra compte de la spontanéité de ses aveux, il n’en a pas de certitude, et la réalité l’a souvent démenti : il y a des magistrats pour lesquels la reconnaissance des faits par le prévenu ne change rien à l’affaire et ne diminue aucunement la gravité des faits dont il a à répondre. Donc, autant tenter sa chance jusqu’au bout et, même si celle-ci est infime, demander l’acquittement.

Le prévenu a d’autant moins à perdre que le résultat d’une condamnation est toujours le même : Au trou ! C’est un autre caractère de notre justice pénale qui rentre en ligne de compte : la réaction pénale est stéréotypée. La prison reste la réponse-type à n’importe quelle infraction; seul son quantum varie. Le désir de s’amender, la volonté de repentir s’émoussent face à la perspective de se retrouver derrière les barreaux. Tout est bon pour vouloir y échapper, en d’autres mots. D’où la mauvaise foi patente d’un certain nombre de suspects auxquels nulle autre perspective ne s’offre qu’une privation de liberté s’apparentant à un gigantesque temps mort.

Il faut regretter cet état de choses, qui entraîne plusieurs conséquences dommageables.

En premier lieu, le fait que tout le monde, ou presque, conteste (fût-ce en dépit du bon sens) décrédibilise les dires de celui qui n’a vraiment rien fait. La chose est bien connue, et facilement observable : le fameux droit au silence du suspect, s’il l’exerce, signifie forcément qu’il a quelque chose à cacher. Quant au non moins fameux "droit au mensonge", sa seule existence équivaut à admettre que tout ce que peut dire un suspect n’a d’emblée aucune valeur. Faut-il rappeler qu’au cours de son procès, le prévenu ne peut pas déposer sous serment parce qu’on le présume en quelque sorte de mauvaise foi, étant en trop fâcheuse posture pour dire la vérité ?

Ensuite, cela biaise le procès. Au lieu de pouvoir sereinement envisager ce qui a causé l’acte, le replacer dans son contexte pour pouvoir lui réserver une réponse appropriée, les parties s’épuisent à démontrer que le prévenu est - ou non - coupable. Le débat sur la peine étant ensuite ramené à sa plus simple expression puisque la défense est mal placée pour plaider sur la peine à infliger à un client qui continue de protester de son innocence.

Idéalement , tout le monde aurait à gagner à ce que la vérité soit sue, et soit dite : la victime, tout d’abord, qui désire tout autant être reconnue comme telle que percevoir une indemnité dont elle n’a souvent que faire. La société ensuite, dont l’intérêt commande d’exercer une juste répression à l’égard des vrais coupables. Les coupables, enfin, car ils pourraient s’expliquer sur les raisons de leur acte et commencer à se reconstruire. A condition de pouvoir compter sur la compréhension de leurs juges et d’être condamnés à une peine qui les aide à cette reconstruction. Or, cette double condition fait aujourd’hui défaut : la justice est mécanique et la prison un dépotoir. Pas étonnant dès lors que les délinquants et criminels continuent de jouer au chat et à la souris ! On ne le dira jamais assez : on a la justice qu’on mérite.