Une chronique de Xavier Zeegers (xavier.zeegers@skynet.be).

Quoi que je lise, découvre ou apprenne, où que je me tourne, tout démontre que la solidarité est l’unique réponse face aux pires moments que nous pouvons traverser.

Jules Renard avait raison : "Tous les hommes naissent libres et égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus." Alors certes, ceux qui n’ont ni balcon, ni jardin, ni une vaste maison pourraient envier ces privilégiés - dont je suis - mais tels sont les aléas de la vie qui font de nous des cibles mouvantes. Reste qu’avec un civisme plus que jamais indispensable - et patience - l’étau se desserrera et il nous faudra transformer nos frustrations individuelles en créativité collective. On pressent que c’est possible.

J’ai pris le parti de ranger mon vaste capharnaüm, n’ayant plus d’excuses à différer ce travail de Titan pantouflard. Regrouper, examiner, puis débarrasser sans coup férir furent mes propres mots d’ordre couchés sur une énième feuille de route : la bonne, enfin. D’abord vider ces caisses d’archives historiques, bourrées de magazines "collectors" accumulés depuis des décennies. Puis jeter mes vieux CD, et enfin élaguer sans pitié ma bibliothèque au bord de la congestion. Étrangement, ce "brol" ancien me renvoya d’emblée au présent. Sapristi : il y a cinquante ans les Beatles se séparaient déjà, victimes du virus Yoko Ono. Et cela au même moment où la mission Apollo XIII explosa en cheminant vers la Lune pour un troisième débarquement déjà perçu comme une routine. Le monde s’inquiéta vivement du sort des astronautes confinés comme des sardines dans une boîte où plus rien ne fonctionnait, aspirés dans un vide sidéral menaçant, ce qui déclencha une émotion collective. Même le pape Paul VI pria publiquement pour eux. Leur sang-froid d’airain, la motivation des ingénieurs et la mobilisation de la doublure de l’équipage qui se plongea dans leurs conditions réelles avec des bouts de ficelle, du sparadrap et quelques cartons ; et cela permit de les sauver. Et qu’en pense rétrospectivement la Nasa ? Elle dit que les plus belles missions Apollo ne furent pas forcément les marches sélènes mais la coordination fraternelle qui entoura ce sauvetage épique. Bref, l’humain avant tout le reste : voilà qui mérite de prometteuses réflexions contemporaines.

Passons ensuite en revue les trop nombreux DVD qui encombrent le salon. Tout en jetant un dernier regard sur Les Choristes, film émouvant car on mesure bien ce qu’un éducateur inspiré peut signifier pour des enfants en déshérence dans un sinistre pensionnat. Ils sont sauvés par le chant et reprennent confiance en eux, en leurs talents enfin dévoilés. Ô joie ! Mais c’est le moment que choisit le misérable directeur pour virer leur bienfaiteur, leur imposant de plus un confinement les empêchant de le remercier. Ils eurent alors la bonne idée de jeter par les fenêtres leurs messages écrits ou dessinés pleins de gratitude qui tombèrent à ses pieds en une pluie de remerciements. Pas question de jeter cela ! Allons plutôt vers les livres excédentaires : élaguons allégrement, sabrons même dans Camus, lu, relu et donc gravé à jamais. Juste un dernier regard sur cette sublime lettre qu’il adressa en 1957 à son instituteur, M. Germain, après l’annonce de son prix Nobel : "Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé…" Et je retiens mes larmes. On ne jette pas Camus.

Quoi que je lise, découvre ou apprenne, vers où que je me tourne, tout démontre que la solidarité est la meilleure réponse face à nos pires moments, seul ou collectivement. Tels ceux décrits par Victor Hugo lors de la terrifiante répression des Communards par les Versaillais dans Les Fusillés :

"L’enfant devrait jouer dans un rayon vermeil

L’hiver de ce vieillard devrait fondre au soleil

Les âmes devraient être ainsi que des corbeilles

S’emplissant de parfums, de murmures d’abeilles

De chants d’oiseaux, de fleurs, d’extase, de printemps !

Tous devraient être d’aube et d’amour palpitants."

Mon douillet refuge est un balcon sur le monde. Ceux qui travaillent à le redresser, à lutter contre les malheurs, à ranimer l’espoir, sont décidément ce que l’Histoire contient de meilleur. Qu’ils soient donc remerciés ici. Oui, une nouvelle aube se lèvera. Ensuite je rangerai ma maison. Promis, juré.

Titre original : "La promesse de l'aube"