Une chronique d'Eric de Bellefroid.

Comme beaucoup de nos concitoyens. Sans trop qu’on sache si c’est dans l’audit comptable ou les épinards en… boîte. Cette façon de parler respire le bonheur ! Ça sent l’enthousiasme ! Tout le monde n’a pas la chance d’être dans la fonction publique. Courants d’air

Mais de quoi donc se plaignent les fonctionnaires ? D’accord, ce n’est pas là un sujet nouveau, on ne lit rien à ce propos dans les journaux. Parce qu’en vérité, les fonctionnaires râlent tous les jours. Au moins un peu. Ce n’est donc plus un événement à proprement parler. C’est même un non-événement par excellence. Qui nous rappelle ce qu’on apprend dans toutes les écoles de journalisme : la nouvelle, ce n’est pas un chien qui mord une vieille dame avec un chapeau, mais une vieille dame qui mord un chien avec un chapeau.

Car, en effet, pourquoi geignent-ils ? Ils perçoivent quand même de bons petits salaires, et surtout de bonnes et coquettes petites pensions. Et, de surcroît, un certain nombre d’avantages. On sait qu’ils ne peuvent performer sur des bureaux en bois, au motif que le bois, ça travaille. Savent-ils seulement, les fonctionnaires, qu’il y a pire qu’eux ? Regardez par exemple les braves travailleurs du secteur privé. Si heureux quant à eux, si épanouis de travailler dans une firme de grande ou moyenne envergure qu’ils en sont réduits, de leur propre aveu, à "bosser dans une boîte".

Tout ce qui est bon, d’habitude, vient d’Amérique. C’est le cas d’abord avec la trithérapie traditionnelle en provenance des Etats-Unis : Coca-Cola, McDo et Marlboro. Autant de choses qui, si elles nuisent à la santé des Américains, font le plus grand bien au tiers-monde et au monde entier. Eh bien, comme ça, on s’est mis à turbiner il y a quelques années pour des "grosses boîtes américaines". Ce fut un temps le summum du luxe et de la classe, avant de devenir, à la longue, le sommet du calvaire. L’Amérique, son humour, ses ressources humaines et ses burn-outs…

On est si heureux de nos jours de prester au service d’une grosse boîte qu’on n’a de hâte que d’en changer. La bonne vieille monocarrière verticale (ou même horizontale) dans une seule entreprise, inscrite dans une mentalité familiale et paternaliste, vaut désormais ce que vaut un couple sur deux dans les grandes villes : ça saute de plus en plus vite. Un peu à l’image des footballistes qui signent des contrats de sept ans dans un club belge pour le quitter après six mois à destination d’une équipe qatarie. La parole donnée n’est plus tout à fait ce qu’elle était, la confiance non plus, et les promesses n’engagent que ceux qui les font.

S’ensuit un monde instable, dont la plupart des instables eux-mêmes ont le culot de se lamenter. Aussi, pendant la semaine, que ce soit dans la publicité ou la poudre à lessiver, les gens bossent comme des tordus, fût-ce contre leurs opinions et leurs convictions, se disant le lundi : "ça va comme un lundi", et le vendredi : "demain, c’est samedi". Puis vient le week-end en effet où, troquant leur costume rayé contre un jean usé, ils deviennent des petits modèles d’angélisme et d’humanisme. Et soudain, se moquent de l’argent, des snobs et de leurs grosses voitures.

Ainsi va le monde, celui même dont tout le monde déplore le manque de spiritualité, de générosité et de tendresse. Nul, bien entendu, ne se reconnaissant jamais lui-même dans cet honorable portrait. Mais il est vrai, c’est déjà bientôt lundi, puisque "c’est pas tous les jours dimanche", et il faut songer à repartir du bon pied : le pied de guerre. Car, si vous l’ignoriez, il existe non seulement une criminalité en col blanc, mais également une guerre en cravate. C’est là du reste que nous nous sommes tous laissé berner.

Contre Daech et les djihadistes, les capitalistes de tout l’univers se demandent benoîtement : "Mais pourquoi tant de haine ? D’où cette violence ?" Tiens, tiens. Allez les gars, tenez bon ! Ceux qui passent leur vie à trimer dans une grosse boîte ont au moins la certitude de finir dans une caisse en sapin. Ce n’est pas une promotion, ça ?