Opinions

JOËL VAN CAUTER

Philosophe. Réalisateur du film `Clair chaos´ ou le bonheur après Auschwitz (1).

Responsable de `Citizen dream´ (2).

Je veux être heureux. Vous aussi.

Lorsque les sociologues nous interrogent sur notre rapport au bonheur, les résultats sont généralement massifs: oui, nous nous sentons heureux. Faut-il s'en étonner, puisque nous vivons dans un pays n'ayant sans doute jamais connu tant de paix et de liberté, d'opulence et de confort? Bien sûr restent des poches de pauvreté, l'injustice, la maladie ou la mort qui nous touchent, tous, un moment ou l'autre. Mais bon...

Souvent pourtant, j'ai l'impression d'un grand décalage entre l'affirmation générale et le quotidien. Bon nombre de ceux qui m'entourent, proches ou non, boudent leur bonheur. Beaucoup dans notre société, et à certains égards notre société elle-même à travers l'image qu'elle se renvoie par exemple dans les médias, se plaignent. Combien de pages alarmistes consacrées aux agressions, aux fermetures d'usines? Combien de conversations sur la vie `stressante´ ou `difficile´, combien d'heures et de fortunes gaspillées en thérapies ou divertissements en tous genres?

Cela me met en colère. Non, car je succomberais à cette idéologie du `devoir du bonheur´, à l'idée que seul compte le plaisir et que tous nous devons nous vouer à sa recherche exclusive. Mais, car il me semble voir dans cette longue plainte un formidable gâchis, et surtout un manque de beauté et d'intelligence. N'est-ce pas là l'attitude d'une humanité fatiguée, ramollie, sans plus de vigueur, où le désir formaté et la prudence remplacent l'existence, où le drame bourgeois remplace la tragédie?

LA SPIRITUALITÉ. COMME S'IL Y AVAIT UNE AMPUTATION.

Après des années consacrées à l'action politique et humanitaire, il m'a semblé que cette attitude faisait fondamentalement obstacle à l'engagement. Difficile de mener des projets avec des citoyens sans appétit, sans souci. Aussi ai-je décidé de revenir à mes premières amours: faire des films. Utiliser l'arme magique du cinéma, le monde jouissif des héros ordinaires et extraordinaires; nourrir les rêves pour changer la vie. Et le sujet de mon premier film s'est imposé: après Auschwitz, comment ont-ils fait? Comment les rescapés de camps de concentration et d'extermination ont-ils fait pour être heureux, ou pour essayer de l'être?

C'était pour moi un sujet politique. Si ceux qui ont connu le pire ont pu trouver le meilleur, arrêtons de geindre avec des bricoles et, ensemble, allons de l'avant. Construisons, partageons, arrêtons le bavardage pour faire place aux gestes, aux mots, ou au silence.

Le film s'est réalisé, simplement. Des rescapés ont accepté de parler, de raconter, de partager. Un producteur s'est engagé.

Aujourd'hui, après avoir écouté des rescapés, je suis moins sûr du bien fondé de ma colère.

Car certains m'ont, en quelques sortes, dit ce que je voulais entendre: le bonheur tient au regard, à la volonté, à l'environnement que l'on se crée. En rentrant, Rosa était seule, avait perdu toute sa famille. Jacques est arrivé de Pologne malade, presque mort. Ils ont profité de la liberté retrouvée, ils ont travaillé, tiré le diable par la queue, mais se sont battus, ont rencontré un homme ou une femme, l'amour, fait des enfants, apporté une vie à la terre qui venait d'engloutir tant de cadavres. Arthur a retrouvé sa famille, puis est reparti aussitôt couvrir les procès des responsables des camps comme journaliste, a repris l'engagement politique qui l'avait mené aux bourreaux. Ils m'ont renforcé dans ma conviction que le bonheur se trouve dans le pari du bonheur, dans l'adéquation à soi-même, le combat collectif, l'invention, l'acceptation du conflit et de la coexistence des contraires; que le bonheur est à l'image même de la vie, simple au-delà du complexe, possible malgré tout.

Mais d'autres m'ont laissé coi. Pendant des décennies, Marie a attendu son père qui, en entrant dans le camp, lui avait promis de la voir tous les dimanches. Aujourd'hui encore, elle n'en a peut-être pas fait son deuil. Toute sa vie, elle s'est sentie empêchée d'être heureuse par quelque chose d'indicible, en elle. Et lors du voyage à Auschwitz pendant la préparation du documentaire, je crois qu'aucun des rescapés présents n'a réellement répondu aux questions posées par des étudiants lorsqu'elles portaient sur le sens, la spiritualité. Comme s'il y avait une amputation.

Alors je me dis que, dans la foule des plaintes actuelles, quelques-unes cachent peut-être des béances et des amputations que j'ignore. Celles-là n'imposent qu'une seule chose: le respect.

Quant aux autres? Silence, et au cinéma!...

(1) Documentaire moyen-métrage sorti en mars 2001.

© La Libre Belgique 2002