Plus lent et moins spectaculaire, le «modus operandi» de l'Europe diffère de celui des Etats-Unis, plus «réaliste» et efficace dans leur tentative expéditive, et finalement contre-productive, de réorganiser la planète par le recours à la force.

Directeur du Grip (Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité). Organisateur de la conférence «Europe, puissance tranquille?» (1)

Le 7 mars 2006, les ministres de la Défense de l'Union européenne (UE) se sont réunis à Innsbruck. Objectif: créer un fonds européen pour stimuler la recherche dans le domaine de la défense. Après la création de l'Agence européenne de défense (AED), il s'agit d'une nouvelle étape dans le renforcement des moyens militaires de l'UE.

Depuis la guerre du Kosovo en 1999 et surtout après le 11 septembre 2001, certains responsables européens, appuyés par l'industrie de l'armement, plaident pour l'augmentation des dépenses militaires. Avant de se lancer dans tel ou tel programme, ne faudrait-il pas entamer une réflexion stratégique? Il s'agirait de répondre au préalable à quelques questions fondamentales. Quel rôle l'Europe devrait-elle jouer dans le monde? Quels sont ses objectifs? Quels moyens civils ou militaires devrait-elle utiliser? Entend-elle devenir une puissance militaire? Veut-elle être comparable aux Etats-Unis? Mais, après la catastrophique intervention américaine en Irak, quelle est l'utilité d'être une puissance militaire? (1)

L'impuissance de la puissance militaire

«Les Etats-Unis sont au centre du paradoxe: jamais un Etat n'a, dans l'histoire, accumulé autant de ressources de puissance; jamais pourtant il ne s'est révélé aussi peu capable de maîtriser les enjeux auxquels il doit faire face», constate Bertrand Badie (2). Un autre observateur des relations internationales, Ghassan Salamé (3), rejoint cette thèse en constatant que «la logique de la force a comme détruit la force de la logique (...). Servie par une puissance militaire sans rivale, l'Amérique a envisagé de refaire le monde à son image, quitte à écouter trop attentivement les sirènes du néo-conservatisme militant, à surévaluer l'efficience des moyens militaires aux dépens des autres instruments d'influence, à prendre de coupables libertés avec le droit et les opinions des autres».

Certains regrettent la faiblesse militaire de l'Europe. Mais comme le souligne Bertrand Badie, «l'Europe risque-t-elle vraiment de tout perdre en ne parvenant pas au statut de superpuissance militaire? L'échec flagrant des politiques européennes de défense intégrée conduit peut-être à une aubaine. Faute de pouvoir imposer la marque d'une puissance martiale redoutable, le Vieux Continent s'insère différemment sur la scène internationale: par ses vertus commerciales, par la promotion des droits de l'homme et de la démocratie, par l'invention d'un mode nouveau d'intégration.»

Coopération et multilatéralisme

La vision du monde des Européens est conforme à la construction de l'ensemble pacifique qu'ils ont patiemment construit. L'Union européenne est une institution, certes compliquée et encore inachevée, qui a permis d'abolir les conflits en son sein et avec ses voisins. La méthode: la coopération plutôt que la confrontation, la création d'un marché commun privilégiant les relations économiques et commerciales et qui se sont étendues aux champs sociaux, culturels et scientifiques. Le résultat: un maillage extrêmement dense de relations croisées dans de multiples secteurs qui a permis de valoriser les intérêts communs.

Le «modèle européen» n'est sûrement pas exportable tel quel. Mais la méthode et l'objectif le sont sans aucun doute. La sécurité internationale s'améliorerait sensiblement si des ensembles régionaux d'Etats pouvaient être constitués, négociant pacifiquement leurs différends dans une démarche de reconnaissance mutuelle et de coopération. Il n'y a aucune raison de croire que cette forme de multilatéralisme ne pourrait pas fonctionner ailleurs qu'en Europe, puisque cette dernière est bien le continent qui a connu au cours du dernier siècle le plus de divisions, de victimes et de conflits armés.

La puissance par la norme

Comme le décrit Zaki Laïdi (4), l'Europe se place dans une logique d'interdépendance plutôt que dans une stratégie de puissance. Il constate que l'Europe pourrait choisir entre trois voies. Devenir une puissance classique, y compris militaire, mais ceci est peu réaliste. Ou adopter une stratégie d'évitement, laissant les autres puissances, dont les Etats-Unis, conduire seules le monde, ce que l'Europe n'est plus encline à accepter. Vient alors le seul choix possible, complexe, long mais plus productif: une action de décentrement par l'affirmation d'une «puissance par la norme» en travaillant patiemment à la construction de nouvelles relations internationales fondées sur le droit international. «La norme reste et restera non seulement le meilleur bouclier de l'Europe mais encore son meilleur étendard», estime Laïdi.

Mais au-delà d'une «puissance par la norme», l'Europe est loin d'être sans moyens. L'Union européenne a réalisé en 2005 un Produit intérieur brut de 10 166 milliards d'euros, tandis que les Etats-Unis obtenaient 10 325 milliards d'euros. L'Europe des 25 est donc incontestablement une puissance économique de même poids que les Etats-Unis. De plus, la puissance commerciale de l'Europe dans le monde avec ses 1 100 milliards d'euros d'exportations (extra-communautaires) en 2005 était supérieure de 40 pc aux 774 milliards d'euros d'exportations des Etats-Unis. Pourtant, ces moyens économiques et commerciaux ne sont pas suffisamment employés pour soutenir cette «puissance par la norme».

Une puissance tranquille

Si l'Europe (5) est donc d'abord une «puissance civile», cela n'entraînera pas automatiquement le renoncement à l'utilisation de moyens militaires. Mais face au bourbier irakien, il s'agit d'en tirer les enseignements. La force doit être utilisée dans des conditions que les Européens devraient définir clairement, dans le respect du droit international. Les cinq critères définis au sein des Nations unies dans le cadre de la «responsabilité de protéger» doivent nuancer l'emploi de la force: gravité de la menace, légitimité du motif, dernier recours, moyens proportionnels, examen des conséquences.

L'Europe peut donc devenir, selon les termes de Tzvetan Todorov, une «puissance tranquille». Mais si elle veut projeter sa propre expérience dans le monde, elle doit être plus volontaire. D'abord, en arrêtant de se lamenter sur son pseudo-manque de puissance (elle en a). Ensuite, en osant s'affirmer en tant que telle, avec toutes ses diversités (c'est sa richesse) et ses institutions compliquées (c'est aussi la réalité des relations internationales). Enfin, en se persuadant que sa méthode, certes plus lente et moins spectaculaire que celle des Etats-Unis, est plus «réaliste» et efficace que leur tentative expéditive, et finalement contre-productive, de réorganiser la planète par le recours à la force.

(1) Le Grip organise les 4 et 5 mai prochains au Palais d'Egmont à Bruxelles une conférence sur le thème «Europe, puissance tranquille? A la recherche d'une identité européenne». Cette conférence est co-organisée avec l'Institut royal des relations internationales, la revue «Enjeux internationaux» (qui publie en avril 2006 un numéro spécial sur ce thème) et le Pôle Bernheim pour la paix et la citoyenneté de l'ULB. Inscription obligatoire et renseignements: Web www.grip.org.

(2) Betrand Badie, «L'impuissance de la puissance», Fayard, 2004.

(3) Ghassan Salamé, «Quand l'Amérique refait le monde», Fayard, 2005.

(4) Zaki Laïdi, «La norme sans la force. L'énigme de la puissance européenne», Les Presses de Science Po, 2005.

(5) Tzvetan Todorov, «Le nouveau désordre mondial», Robert Laffont, 2003.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2006