En cette année de commémoration du centenaire de la Société des Nations (SDN), nous versons au dossier un aspect historique largement méconnu, celui du Moyen-Orient en rapport avec la question assyro-chaldéenne.

Les Assyriens montagnards furent en lien avec la SDN dès leur arrivée en Irak (août 1918) et la mise du pays sous Mandat britannique (1920). Ils furent un élément quasi intrinsèque de la SDN, de sa naissance (10 janvier 1920) à sa clôture, officielle, le 20 avril 1946. Eu égard à leur nombre et à leur poids politique, peu d’événements ont suscité une telle attention dans le monde, au regard des pays impliqués et des personnalités investies.

Pour saisir la question, il convient de la replacer dans le cadre historique et politique de l’époque, qui va de 1918 à 1939, période ô combien lourde de faits majeurs et de conséquences à l’échelle mondiale. Cet épisode se déployait dans un cadre difficile et extrêmement mouvant, alors que le monde connaissait une crise majeure sur tous les plans (monétaire, économique, social, politique et idéologique) et une succession ininterrompue de turbulences et de déséquilibres. À la suite de la Conférence de la paix à Paris et des traités, signés dans la foulée (1919-1924), ni les vainqueurs, ni les vaincus n’étaient réellement satisfaits, en Europe, en Asie, en Amérique latine, ou encore en Orient. Des ressentiments finirent par provoquer des failles dans les équilibres mondiaux.

Bouleversement général

Au Moyen-Orient, un bouleversement général sévit. Les Mandats furent confiés aux nations victorieuses, mais ce qui convenait à l’un, disconvenait à l’autre. Ce fut flagrant, car aucun traité n’y fit l’unanimité, tant les intérêts enjeu étaient discordants. Cela présageait des conflits à venir, comme avec la conférence de San Remo (25 avril 1920), les traités de Sèvres (10 août 1920) et de Lausanne (24 juillet 1923), ainsi que les conventions avec les puissances mandataires qui se partageaient le Moyen-Orient : la France et l’Angleterre. S’y ajoute que ces traités, au demeurant pleins d’imprécisions et non dénués de contradictions, engendraient de part et d’autre des conflits d’interprétation incessants.

On assista dès lors à une montée des mouvements nationalistes dans les pays arabes (avec des courants et des divisions internes assez prononcées), chaque pays (Syrie, Irak....) se voulant le dépositaire de la souveraineté légitime, et aussi en Turquie, qui refusaient les tutelles occidentales, tout en profitant de leurs bienfaits. Saisis par un même sentiment nationaliste, on vit, en face, l’affirmation des revendications des Grecs, des Kurdes, des Arméniens, des Maronites, des Assyro-Chaldéens, et d’autres minorités religieuses, qui venaient secouer l’hégémonisme arabe et turc, et qui n’avaient pas nécessairement la même lecture de la présence mandataire anglaise et française. Les Maronites et les Assyro-Chaldéens saluèrent, pour leur part, la présence française au Liban et en Syrie, les derniers allant jusqu’à espérer voir la France à Mossoul.

Prenons l’exemple de l’Irak. Malgré son hétérogénéité ethnique, culturelle et linguistique, la SDN lui attribue le vilayet de Mossoul, le 16 décembre 1925, parce que telle était la volonté des autorités britanniques, très intéressées par son pétrole. En revanche, le Hakkari, qui le jouxtait, pays des Assyriens, elle le donne dans son intégralité à la Turquie, à la grande colère de ces derniers.

Après les événements sanglants d’août 1933 en Irak (massacres de Simélé), l’affaire assyrienne prit une nouvelle dimension. Elle fut référée à nouveau devant la SDN. Et c’est à partir de septembre 1933 que cette dernière s’est mise à la recherche d’un foyer pour les Assyriens en dehors de l’Irak, car ce pays ne voulait plus d’eux. La confiance était ébranlée de part et d’autre.

Trouver des terres

Les projets d’établissement se succèdent alors, faisant abstraction des modes de vie et des schémas culturels distincts. Cette mission d'un nouveau foyer, d’un continent à l’autre, rude et exceptionnelle, est unique dans les annales de l'histoire et allait au-delà d’une simple protection des minorités. Il s’agissait de leur trouver des terres, où l’établissement pourrait avoir lieu."Une telle entreprise, dont l’histoire n’avait montré jusqu’alors aucun équivalent", écrit d’ailleurs l’hebdomadaire français L’Illustration, le 14 janvier 1939. Les destinations furent multiples. Le comité de la SDN, constitué à cette fin, explora un champ très vaste et "il n’est point de continent, lit-on, dont il n’est envisagé les possibilités".

On pensa les transplanter en Amérique du Sud, sur des terres inhabitées, au Brésil (dans la partie septentrionale de l’Etat de Parana), à un moment où le pays était agité par des mouvements nationalistes et populistes, sous Getulio Vargas, ensuite dans la région de Rupununi, au sud de la Guyane britannique (Guyana). Des experts internationaux furent envoyés sur place, sans la présence des intéressés. Ces projets d’émigration vers des pays inconnus, aussi brutaux qu’ils fussent, échouèrent pour moulte raisons.

D’abord l’exemple du Brésil, où la grande compagnie de colonisation Parana Plantations limited possédait de vastes terrains. Le projet fut présenté par l’Office Nansen pour les réfugiés. Comme il s’agit d’une colonie sur le territoire brésilien, il fallait auparavant le consentement de son gouvernement. Contacté à cet effet le 9 janvier 1934, il s’est dit favorable à ce projet, pourvu que ces Assyriens fussent aptes à la culture du sol et que le prix du transport depuis l’Irak fut assumé par d’autres que lui. La SDN envoya alors des enquêteurs sur place pour examiner les localités (conditions et modalités d’établissement) où on avait l’intention de les fixer. Ils sont arrivés le 12 février 1934 à Londrina, le centre principal des plantations de la compagnie agricole de Parana.

Avant leur départ, un questionnaire-guide avait été établi dont les différents points traitaient du climat, des cultures, de l’élevage, du bétail, des moutons et des porcs, des conditions d’établissement agricole, des occupations autre que l’agriculture, de l’alimentation, des soins médicaux, de la religion, des écoles... Ce questionnaire était accompagné d’un aide-mémoire sur la question assyrienne. Un rapport technique fut soumis, intitulé : "Description générale des conditions existant dans les régions proposées pour l’établissement des colons." Les Assyriens, par la voix de leur patriarche Mar Shimoun, demandèrent des garanties au gouvernement brésilien pour leur protection. En mars 1934, le président G. Vargas reçut une députation des opposants et le Ministère brésilien du travail chargea une commission pour étudier la question. Après examen, le résultat fut négatif. L’Assemblée nationale adopta une loi qui restreignit l’immigration. En conséquence de quoi, le Conseil de la SDN constata le 7 juin 1934 l’échec du projet.

Population séparée

Malgré tout, de nouvelles démarches sont entreprises. Ainsi l’Angleterre proposa la Guyana, sa colonie. Une première enquête, apprend-on, aurait permis de constater que tout au moins une partie de ce pays conviendrait à un peuple essentiellement rural tel les Assyriens, et qu’une région (Rupununi, au sud) d’environ 30 000 miles carrés, y semblait présenter les conditions requises. Aussi, le gouvernement britannique s’est-il assuré une option sur un terrain d’environ 1200 miles carrés, qui nécessitait toutefois une nouvelle enquête plus approfondie.

Elle eut lieu. Le rapport remis au Conseil de la SDN révéla néanmoins de sérieuses difficultés et les experts de conclure à l’impossibilité d’établir les Assyriens, les conditions, notamment physiques et climatiques (climat uniforme, température de serre), étant par trop différentes de celles qu’ils connaissaient.

Fin 1934, c’en était fini du continent américain. On s’est mis alors à chercher ailleurs. L’établissement en Syrie, alors sous mandat français, a été sérieusement mis à l’étude. Deux régions sont proposées : les bords du Khabour et une plaine, le Ghab, entre Alep et Hamat, situé au voisinage du pays des Alaouites. Seulement, le projet dans le Ghab rencontra beaucoup d’opposition de la part des Syriens. In fine, au terme d’efforts laborieux, une partie de la population sera installée dans la vallée du Khabour, et l’autre resta en Irak.

Ainsi, la mission de la SDN fut officiellement close en mai 1942. Pour autant, cela ne mit pas fin à la question assyrienne.

Est-ce ainsi, par la transplantation, qu’on règle la question des nationalités ? S’interrogeant sur l’avenir de cette communuaté, le Dominicain, Joseph-Thomas Delos, professeur à la Faculté libre de droit de Lille, écrit en 1934 : "Si cette émigration se réalise, qu’adviendra-t-il de cette nation, une des plus vieilles du monde, une des plus tenaces à maintenir sa cohésion ?Profitera-t-elle, ou bien, ébranlée par les rudes secousses de sa vie libre de 'réfugiés', transplantée dans des conditions de vie physique, économique, sociale et morale si différentes, achèvera-t-elle de disparaître ?"

Joseph Yacoub est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : "Qui s’en souviendra ? 1915 : le génocide assyro-chaldéo-syriaque", Cerf, 2014 ; "Une diversité menacée. Les Chrétiens d'Orient face au nationalisme arabe et à l'islamisme", Ed. Salvator, 2018 ; "Le Moyen-Orient Syriaque. La face méconnue des chrétiens d’Orient", Salvator, 2019. En préparation : "Transplanter un peuple d’Asie en Amérique ? Les Assyriens montagnards dans les méandres de la SDN (1933-1941)"

Titre et intertitres de la rédaction. Titre original : "Centenaire de la Société des Nations (1920-2020) Transplanter un peuple d’Asie en Amérique ?"