L'opinion d'une directrice d’école. L'auteure est connue de la rédaction.

Dans la salle des profs, le silence en dit long sur la fatigue des enseignants.

L’ambiance maussade donne l’impression d’être déjà fin octobre… Pourtant, nous sommes le 9 septembre.

Nous savions que la reprise ne serait pas facile… mais à ce point…

La rentrée a surtout suscité chez les parents et chez les enfants un engouement et une ambiance festive de retrouvailles... après toutes ces semaines. Cette année, les profs, eux, n’ont pas été contaminés par la joie d’entendre à nouveau des cris d’enfants résonner dans les cours de récréation. Ce n’est pas dans leurs habitudes. En général, ils font partie de cette grande fête qu’est la rentrée.

Tout semble plus lourd en ce début d’année.

Il y a l’angoisse du virus, éternellement présente. Nous ne sommes pas égaux devant la peur. Certains craignent de contaminer leurs proches, fragiles ou plus âgés. Les enfants ne sont, heureusement, pas conscients de l’impact que peut avoir cet ennemi dangereux et invisible de surplus. Mais ils charrient en cette saison de nombreuses crasses : nez qui coulent, éternuements, gastrites… Les contacts sont nombreux dans une classe, dans une cour de récréation. Les parents sont avides de nouvelles de leur petit et s’approchent immanquablement des enseignants pour les questionner. On peut les comprendre.

Il y a la crainte de ce qu’il adviendra si… "Et si un enfant de ma classe était positif ?", "Et si je ramenais ce virus de l’école à la maison ?", "Et si j’étais en quarantaine, qui s’occuperait de ma classe ?", "Et si ma collègue était en quarantaine, serais-je capable de reprendre le flambeau ?"

Il y a le poids de ce qu’"on" nous demande en plus. La confiance est-elle toujours de mise ? Les enseignants n’ont-ils pas prouvé leurs savoirs et savoir-faire durant ce confinement ? N’ont-ils pas fait preuve d’esprit d’initiative et de compétences pédagogiques ? Ils doivent faire le point sur la matière non vue ; faire le point sur les difficultés qu’éprouve chaque élève suite à la matière qui n’a pas été suffisamment assimilée avant le confinement. Ils doivent mettre en place des stratégies de différenciation et de remédiation au sein de leur classe, plus disparate encore aujourd’hui que les années précédentes. Et enfin, ils doivent réfléchir à une hybridation des apprentissages. Et, bien sûr, formaliser toutes ces bonnes idées. Car des délégués viendront vérifier le travail fait. N’ont-ils pas plus besoin d’aide, de soutien et d’encouragement que de contrôles de la part des instances officielles ?

Un monde difficile à décoder pour les élèves

Il y a aussi les enfants eux-mêmes. Ils ont perdu le cadre scolaire. Ils n’ont plus eu l’habitude de s’asseoir, d’écouter, de se taire, de faire ce que demande l’enseignant, de se ranger, de ne pas penser à haute voix, de laisser entrer d’abord leur instituteur, de l’aider à porter une pile de cahiers, de faire leur cartable en silence, de lever le doigt pour parler ou d’attendre la permission avant d’émettre un commentaire. Les enfants sont replongés dans ce monde scolaire qu’ils ont du mal à décoder. La durée de leur déscolarisation a provoqué une catastrophe. Les enseignants doivent-ils réapprendre les bases de ce cadre scolaire à tous ces enfants ?

Le port du masque pénalise encore plus cet enseignant, avide de transmettre ces savoirs. A porter toute la journée pour les enseignants du primaire et du secondaire. Uniquement lorsqu’ils parlent à haute voix ou sont à moins d’1.5 m d’un autre adulte ou d’un enfant. Mais quel bon prof se met à distance de ses élèves ? Impossible dans les classes, surtout des plus jeunes ; ils n’entendent rien. Difficile de respirer, difficile de communiquer, difficile d’articuler, difficile de se faire comprendre, difficile de se faire obéir. Le masque est un frein à la bonne communication non verbale. Ne dit-on pas que cette dernière intervient pour 55 % dans une communication saine ?

A la fin de la journée, l’enseignant, la tête lourde, les oreilles bourdonnantes, a la voix cassée.

Pendant combien de temps tiendront-ils ? Qui sera présent pour les enfants lorsqu’ils manqueront à l’appel, eux aussi ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Les profs suffoquent".