La chronique "Temps de pause" d'Armand Lequeux

La lecture de mon quotidien préféré reste, comme pour vous j’en suis certain, une source précieuse de questionnements sur le monde tel qu’il va et sur le sens que nous nous efforçons de lui donner.

À l’occasion de la session d’examens qui se termine dans l’enseignement supérieur, un article de La Libre ce 19 janvier attire notre attention sur la tricherie présente lors des examens à distance. Le phénomène est bien difficile à chiffrer, mais il vous suffira d’interroger votre entourage pour constater qu’il ne s’agit pas seulement de ragots malveillants. Cette entorse au règlement semble jouir globalement de la souriante complaisance d’une majorité d’étudiants ainsi que des adultes qui les entourent, à l’exception sans doute des enseignants qui ne sont cependant pas dupes. La relative acceptation sociale de ce qui est pourtant bel et bien une transgression punissable me paraît être du même ordre que celle qui accompagne d’autres infractions plus ou moins bénignes.

Injustes les règles anti-covid?

Si vous fûtes un jour victime d’un cambriolage ou d’un dégât des eaux, il est possible que vous ayez été tenté, encouragé par votre entourage, de gonfler quelque peu le montant de votre préjudice. Il n’est pas exclu, par ailleurs, que vous ne soyez pas le premier à jeter la pierre aux P.-V. qui sautent, aux petits boulots en noir et aux modestes arrangements fiscaux. Rassurez-vous, je ne dénoncerai personne, à part moi-même puisque j’ai dû, même si ma mémoire m’en fait défaut, commettre un jour l’un ou l’autre de ces méfaits qui me paraissent reliés par l’étonnante acceptation sociale dont ils font l’objet. D’aucuns pourraient y voir le signe d’un estompement de la norme ou les prémices d’un glissement vers une société mafieuse, mais je préfère interpréter cette douce complaisance comme une manifestation de légitime défense de la part de celles et ceux qui se considèrent, à tort ou à raison, comme victimes de l’injuste oppression d’un pouvoir arbitraire.

Les étudiants considèrent qu’il est injustes d'être malmenés par les règles anti-covid, les sinistrés trouvent normal de faire payer un peu plus les assurances qui les étranglent avec des primes toujours plus élevées et les assujettis au code de la route et au fisc que nous sommes se demandent bien ce que l’État peut faire avec tout cet argent qu’on leur pompe, alors que les plus fortunés profitent de l’ingénierie fiscale pour éluder l’impôt.

Le virus et nos actes illégaux

Il n’est sans doute pas déraisonnable d’appliquer ces considérations à ce que nous vivons depuis près d’un an. Des amis rencontrés clandestinement me confiaient l’autre jour qu’ils n’avaient jamais commis autant d’actes illégaux que depuis cette éprouvante crise sanitaire et qu’ils ne peuvent s’empêcher d’en rire, voire de se vanter de faire ainsi la nique aux autorités. Alors qu’ils sont en général respectueux des lois et de la maréchaussée, voici qu’ils se cachent pour fêter Noël au jardin, pour prendre l’air après le couvre-feu, pour se faire couper les cheveux dans un garage ou pour se démasquer subrepticement quand la buée envahit leurs lunettes !

Nous devrions bien entendu considérer ce foutu virus comme le vrai responsable de ces atteintes à nos libertés, mais nous avons tendance à faire porter le chapeau à nos responsables politiques et à leurs experts dont nous aimons contester la légitimité. Il leur reste à nous prouver sans cesse leur bonne foi par des décisions raisonnées et raisonnables, assumées collectivement et appuyées par une communication claire et sans langue de bois. Il nous reste à nous comporter en adultes responsables. Nous ne sommes plus dans une cour de récréation à jouer aux gendarmes et aux voleurs, les enjeux sont trop graves. C’est bien vis-à-vis de la pandémie que nous sommes en état de légitime défense. Ne nous trompons pas de combat.