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Une opinion d'Yves Genin, professeur émérite UCL.

Pour bénéficier de l’offre TV, téléphonie et internet chez le même opérateur, le consommateur belge paie un surcoût astronomique par rapport à son voisin français. La faute à un marché des télécommunications dominé par trois acteurs.

En matière de télécommunications privées, les Belges sont, à juste titre, friands de Triple Pay, c’est-à-dire de cette possibilité d’avoir accès à la fois à la télévision, au téléphone et à internet chez le même opérateur grâce à un décodeur approprié. On estime leur nombre aujourd’hui à plus de deux millions : c’est un marché convoité ! Pour des raisons historiques, ce marché est aujourd’hui très largement dominé par trois opérateurs : Proximus et sa filiale "low cost" Scarlet, Voo et Telenet. Le premier utilise le réseau téléphonique pour le transport des données, les deux autres le câble. À côté de ces 3 géants, existent quelques autres petits opérateurs qui s’efforcent difficilement de se faire une place au soleil.

Hélas ! Trois fois hélas ! Le Belge paie un prix scandaleusement élevé pour bénéficier de ce Triple Play. En France, on peut bénéficier d’un service équivalent pour moins de vingt euros avec en plus, en prime, la gratuité des appels 7j/7 et 24h/24 vers les téléphones fixes non seulement en France, mais aussi pratiquement dans tous les pays du monde, avec la Suisse comme seule exception notable. Une offre équivalente chez nos opérateurs historiques dépasse allègrement les 75 euros. On peut bien sûr ergoter sur quelques Mips en plus ou en moins ou l’un ou l’autre petit service accessoire. Cela ne changera pas grand-chose à l’affaire : les prix pratiqués en Belgique pour le Triple Play sont outrageants !

Un calcul élémentaire démontre que les consommateurs belges de Triple Play paient un surcoût astronomique de l’ordre d’un milliard d’euros par an, peut-être plus, que leurs homologues français pour un service équivalent. Tout se passe en Belgique comme s’il y avait une entente tacite, une sorte de cartel des prix occulte entre les trois opérateurs dominants pour pratiquer les prix les plus élevés, qui soient supportables par le marché, et ne se concurrencer que sur des valeurs ajoutées secondaires (internet partout, Tv sur tablette, minutes GSM, etc.). On peut en suspecter la raison. L’Etat belge, l’actionnaire majoritaire chez Proximus, bénéficie de ce fait de dividendes plantureux et s’est même permis de puiser dans le fonds de réserve de la société; Tecteo, qui détient Voo, est une société coopérative intercommunale, donc finalement contrôlée par la région wallonne qui tire un profit similaire de cette situation. Seul, Telenet a un actionnariat privé, qui ne peut que se réjouir de l’environnement politique de ce marché et n’a évidemment aucun intérêt à étrangler cette poule aux œufs d’or.

Si l’on omet TéléSat et TV Vlaanderen (réception satellitaire via une antenne parabole privée) qui n’occupent aujourd’hui qu’une place marginale sur le marché, les concurrents des trois opérateurs dominants qui seraient susceptibles de faire vraiment baisser les prix, ont ab initio des handicaps considérables.

D’abord, ils doivent se faire un nom et une réputation. Ensuite, et pour les consommateurs c’est un désastre, on n’a pas séparé la production de service Triple Play de celle de sa distribution (câble ou réseau téléphonique), contrairement à ce qui a été fait par exemple dans le domaine de l’électricité.

La conséquence est que les concurrents des trois opérateurs dominants doivent leur payer un péage sur les autoroutes de l’information.

L’Ibpt est un organisme public qui, en principe, devrait contrôler que ces péages ne sont pas abusifs. Comme l’Ibpt dépend de l’Etat belge et que celui-ci est juge et partie dans cette affaire, on doit craindre que L’IBPT n’ait pas vraiment les moyens de faire preuve de l’intransigeante indépendance et impartialité, qui seraient requises en la matière.

Ce n’est pas tout. La technologie de nos décodeurs tend à être désuète par rapport à celle des décodeurs français. Client chez un des trois opérateurs dominants, j’ai une télécommande de TV à trente-sept boutons. Celle qu’il m’arrive d’utiliser en France n’en a que vingt-deux. Elles assurent pourtant toutes deux strictement les mêmes fonctions. De plus, la convivialité de cette dernière est sans pareil. En Belgique, elle utilise en effet la technique PIP (picture into picture) au lieu de celle des menus déroulants.

Il est pour le moins surprenant qu’aucun parti politique, ni à gauche ni à droite, ni au nord ni au sud n’exprime des revendications fortes en la matière. Les médias ne s’en préoccupent pas beaucoup plus, sinon pour faire observer de temps à autre à l’occasion de la publication de l’un ou l’autre rapport technique officiel et des réclamations récurrentes de Test Achats, que le Triple Play reste fort cher en Belgique.

Voila pourquoi le consommateur belge de télécommunications privées est tondu et le restera sans doute pour pas mal de temps encore.