Une opinion de Mathieu Van Vyve, professeur de mathématiques appliquées à l'UCLouvain et philosophe.

On peut lire ces temps-ci dans les médias (sociaux) plusieurs textes suggérant que les mesures prises par le gouvernement sont trop strictes. L’argument est à chaque fois semblable : en étant moins strict, on gagnerait en santé mentale, en libertés individuelles et en revenus économiques, au prix de quelques hospitalisations et décès quotidiens supplémentaires. Mais ces derniers seraient en nombre très faible comparé à celui de décès habituels (et concernent des personnes qui souvent décéderaient de toute manière dans un futur proche). Dès lors, le jeu vaut la chandelle. Si les termes de l’équation se posaient de cette manière, je comprendrais aisément qu’il y ait un vif débat de société à ce sujet.

Mais cette manière de poser le débat repose sur l’hypothèse suivante : si on relâche certaines restrictions actuelles, le nombre de nouvelles contaminations, donc d’hospitalisations et de décès, va augmenter avant de se stabiliser à un niveau supérieur. Cette affirmation a l’air très intuitive, mais est en fait fondamentalement fausse.

Dans la propagation d’une épidémie, le comportement d’un individu, et donc indirectement les mesures prises par les autorités publiques, détermine le nombre d’autres personnes qu’il va infecter à son tour (c’est le fameux R0). Ce que les autorités contrôlent (imparfaitement), c’est donc le taux de croissance du nombre de contaminations quotidiennes. Et si pour un ensemble de mesures données ce taux est positif, le nombre de contaminations chaque jour ne va que croître, et ne jamais se stabiliser (du moins jusqu’à ce qu’une grande proportion de la population soit immunisée).

Deux options s’offrent à nous

Quels sont maintenant les déroulements souhaitables de l’épidémie pour les six mois à venir ? À la réflexion, je n’en vois que deux. La première option, a priori suivie par le gouvernement belge comme beaucoup d’autres, c’est "jouer la montre en attendant un vaccin". On a pris des mesures très strictes pour obtenir un taux de croissance négatif et donc faire diminuer la force de l’épidémie jusqu’à un niveau suffisamment faible (vers la fin juin quotidiennement 100 infections, 10 hospitalisations et 1 décès). Ensuite, l’objectif est de relâcher les mesures juste assez pour obtenir un taux de croissance moyen nul, pour conserver ce niveau faible jusqu’à l’obtention d’un vaccin (au minimum six mois).

L’autre option, c’est de laisser l’épidémie se propager, mais sous contrôle pour éviter de saturer les hôpitaux. C’est celle prônée par les anti-vaccins ou ceux qui ne pensent pas qu’on réussira à en mettre au point rapidement. Le scénario est alors semblable au précédent, sauf qu’on va stabiliser l’épidémie au niveau le plus élevé raisonnable pour le système de soins de santé (peut-être par exemple 5 000 contaminations par jour), jusqu’à progressivement obtenir une immunité de groupe naturelle (ce qui prendra au moins douze mois).

La conclusion inéluctable, c’est que, quelle que soit votre opinion concernant l’importance de la santé mentale, de l’économie, de décès supplémentaires, que vous croyiez dans un vaccin ou non, le but est de stabiliser l’épidémie (à un certain niveau). Et donc, dans tous les cas de figure, les mesures à prendre visent le même taux de croissance nul et sont identiques. C’est peut-être contre-intuitif, mais le niveau auquel on désire stabiliser l’épidémie n’y change rien.

Des mesures devront être prises

Avec la croissance actuelle observée en Belgique à Anvers et ailleurs maintenant, des mesures (idéalement ciblées) devront de toute manière être prises tôt ou tard pour stopper cette croissance. Le plus tôt sera le mieux. En effet, le taux de croissance quotidien peut facilement monter à 10 % (fin juillet) ou 25 % (mi-mars), alors qu’au plus fort du confinement le taux de décroissance n’était que de 5 %. Un jour d’inaction se paie toujours par plusieurs jours de mesures très désagréables. On peut débattre entre plusieurs mesures différentes possibles (fermer les bars ou les écoles par exemple), mais seulement si l’objectif de stabilisation est rencontré.

Il n’y a simplement pas de débat possible du type : "Êtes-vous pour des mesures moins strictes si le prix à payer est quelques décès supplémentaires chaque jour ?" Ce n’est pas la dictature des virologues qui veut cela, mais la nature d’une épidémie virale. Un virus se fout bien des conceptions fausses que vous avez sur lui.

Titre de la rédaction. Titre original : "La gestion d’une épidémie ne laisse pas beaucoup d’options"