Une opinion d'Elise Kervyn, chargée de plaidoyer Migration et Développement Caritas International.be

Les personnes migrantes ont joué un rôle clé dans les secteurs dits "essentiels" durant la pandémie. Pourtant, leurs contributions et difficultés sont trop souvent ignorées.

Le plus dur lorsqu’on est d’origine étrangère, c’est le regard des autres. Pour moi, cela a été un problème surtout lorsque je cherchais un logement à Bruxelles", explique Christian, un infirmier travaillant au sein du service de revalidation d’un hôpital bruxellois, arrivé il y a vingt ans de la RDC.

La crise du Covid-19 a rappelé à la Belgique l’importance de ses travailleuses et travailleurs essentiels. Il convient toutefois de ne pas oublier que les personnes migrantes, y compris réfugiées, forment une part non négligeable de ces travailleurs. Une étude récente de la Commission européenne a démontré que 20 % des travailleurs des services essentiels belges étaient des migrants (Fasani, F. et Mazza, J. 2020. Immigrant Key Workers : Their Contribution to Europe’s Covid-19 Response." IZA Policy Papers 155, Institute of Labor Economics - IZA). Les personnes migrantes, en particulier celles nées en dehors de l’UE, sont surreprésentées dans le secteur alimentaire (20 % du personnel est migrant), du transport public (20 %), du service d’ébouage (22 %) et forment une part importante du personnel travaillant dans les soins et la santé (15 %) et dans l’agriculture (13 %).

Un applaudissement sur cinq revenait donc à un migrant. Un signe de reconnaissance pour la mise à contribution de leurs compétences à ces services essentiels.

Reconnaître la contribution des personnes migrantes n’est toutefois pas suffisant. Seulement 61 % des personnes migrantes travaillent contre 73 % des natifs, un écart deux fois plus important que la moyenne européenne selon Eurostat (Eurostat : Taux d’emploi des 20-64 ans - 2019). Un tiers des travailleurs migrants est surqualifié pour son poste contre un cinquième des natifs ( OCDE/UE. 2015. Indicators of Immigrant Integration. Settling In. Paris : OECD Publishing). Beaucoup de personnes migrantes ont été précarisées par le Covid-19, comme en atteste par exemple la diminution d’environ 20 % des remises migratoires (l’argent envoyé par les migrants vers leur pays d’origine) (Banque mondiale. 2020. Covid-19 Crisis Through a Migration Lens. Migration and Development Brief, no. 32. World Bank, Washington, DC).

De la reconnaissance

La Belgique et l’Union européenne doivent mieux prendre en compte les difficultés spécifiques des personnes migrantes dans leurs réponses sociales et économiques. Cela implique tout d’abord de mettre en place des programmes audacieux de lutte contre la discrimination et la xénophobie, et ce, particulièrement dans le secteur de l’emploi et du logement. Il suffit de rappeler qu’une personne portant un nom turc doit envoyer 46 % de CV en plus que les personnes portant un nom flamand pour obtenir un entretien d’embauche (pour un CV identique) (Baert, S. 2020. Wie partktijktesten nu nog weigert, legt zich neer bij discriminatie. VRT News).

Le respect des droits des travailleurs migrants doit également être l’un des chevaux de bataille de l’Union. Il suffit de penser aux travailleurs du secteur agricole en Espagne, en Italie ou au Portugal, dont la Belgique dépend pour se nourrir. Avec la reconsidération qui s’impose pour les métiers essentiels, souvent mal payés, sous-valorisés, et assortis de conditions difficiles.

Enfin, la réponse politique ne peut faire l’impasse sur la question de la sécurisation de l’arrivée et du séjour des personnes migrantes. Les voies d’accès légales et sûres sont très limitées pour les personnes venant d’un pays en dehors de l’UE. Cela alimente les arrivées irrégulières et la précarisation. Même lorsque l’arrivée est régulière, les conditions pour le maintien du titre de séjour peuvent précariser les personnes migrantes (cf. dépendance du titre de séjour à un emploi ou un conjoint).

Ces avancées ne se réaliseront pas aux dépens d’autres groupes vulnérables et précarisés. Bien au contraire, elles renforceront la société dans son ensemble, en ne laissant personne pour compte.

Intertitre de la rédaction.