Une opinion d'Etienne Dujardin, juriste et conseiller communal MR à Woluwe-Saint-Pierre.

Une formule revient fréquemment ces derniers jours dans le microcosme politique et médiatique, celle d’un gouvernement sans la N-VA, ni le CD&V, soit la décision de gouverner le pays sans aucun des trois premiers partis flamands. Une formule excluant les trois partis leaders d’une communauté n’a jamais été mise en place dans ce pays. Arnaud Ruyssen, journaliste de la RTBF, a calculé que ce très curieux alliage gouvernemental représenterait 45% des électeurs de ce pays et 3.019.104 électeurs. L’opposition représenterait 3.485.360 voix. L’opposition serait donc majoritaire en voix.

On nous rétorquera assez facilement que le gouvernement Michel était minoritaire du côté francophone et que c’est donc au tour des flamands d’être fortement minoritaires. L’argument n’est pas mauvais, mais il n’est pas imparable. 

Premièrement, le gouvernement Michel, bien que minoritaire côté francophone, représentait 51% des électeurs belges et non 45%. 

Deuxièmement, l’idéal est évidemment d’avoir un gouvernement majoritaire des deux côtés de la frontière linguistique. S’habituer à un cycle de gouvernement fortement minoritaire d’un des côtés du pays n’est pas souhaitable pour l’avenir de ce dernier et ne fait pas partie de son ADN. 

Troisièmement, en 2014, c’est le CDH qui n’a pas souhaité monter à bord du gouvernement, il n’a pas été écarté. Le CD&V avait tout fait pour le convaincre à rejoindre le gouvernement et se concentrer sur un programme sans communautaire. Le CDH ne s’est pas laissé convaincre et cela ne lui a pas porté chance. Il a encore plus endommagé son lien avec les démocrates-chrétiens flamands et s’est pris, au final, une gifle électorale. La situation est totalement différente ici. La note de Paul Magnette fait, elle, tout pour dégoûter le CD&V en étant, selon ce dernier, "imbuvable" sur les dépenses publiques ou les pensions et en mettant fortement en avant les sujets éthiques.

Ceci étant dit, la grosse différence avec le gouvernement Michel n’est même pas une question d’arithmétique. Elle est une question d’avenir du pays et c’est bien plus fondamental. Certes, le gouvernement Michel était minoritaire côté francophone, ce qui n’est évidemment pas l’idéal, mais ce choix ne remettait pas en cause l’avenir du pays. Au contraire, il a permis de le stabiliser et de ne même pas faire de réforme de l’Etat. Le choix d’exclure demain les trois premiers partis du Nord du pays portera quant à lui une responsabilité évidente dans une future crise du pays. Un tel gouvernement donnerait les meilleurs arguments à tous ceux qui veulent vider l’Etat fédéral de sa substance en 2024 et mettrait les francophones en grande position de faiblesse. En effet, ne pas vouloir discuter avec la N-VA ou le CD&V casse tout le modèle belge du compromis et donnera du grain à moudre à tous les éléments les plus radicaux en Flandre.

Si la formule d’un arc-en-ciel voit le jour, les trois premiers partis flamands vont pilonner durant toute la législature sur un gouvernement qui trahit les intérêts du Nord du pays, sur une Flandre qui, selon les chiffres de 2009, paierait 64% de la facture totale belge des impôts dans un pays où les trois partis flamands du gouvernement fédéral ne pèseraient que 34% des électeurs flamands. L’argument du flamand qui paiera pour une mauvaise gestion de centre-gauche sera facile. On voit déjà que la note de président du PS se fait dézinguer en Flandre. D’ailleurs, au sein de l’Open VLD, on ne peut pas dire que les premières pistes dévoilées suscitent un énorme enthousiasme.

Le gouvernement Michel était minoritaire du côté francophone mais ne l’était pas en termes de voix, il avait une cohérence idéologique suffisante sur les sujets régaliens et économiques et il ne remettait pas en cause l’avenir du pays. Une coalition arc-en-ciel qui exclurait les trois premiers partis du pays sera minoritaire du côté néerlandophone, sera minoritaire en termes de voix et n’aura pas de cohérence idéologique forte, ni sur les sujets régaliens, ni sur les sujets économiques. Cela fait beaucoup, cela fait trop pour notre pays qui doit sa survie au sein du compromis que des hommes d’Etat ont su dégager jusqu’à présent. Sans compromis, plus de Belgique. 

On ne peut pas dire que la formule rassemblant PS et N-VA aient été poussée jusqu’à son terme. Le duo Demotte-Bourgeois n’avait pas l’autorité suffisante pour dégager en quelques semaines un compromis. Un duo De Wever-Magnette aurait cette autorité. On pourrait ainsi enfin savoir si on peut toujours être ce pays où deux grandes communautés différentes peuvent s’entendre et produire un gouvernement stable.