Opinions

Le regard du prêtre Eric de Beukelaer.

Le brouillard givrant, mêlé à un début de pénombre, gagnait la route de campagne. Noire comme la mort, la Porsche Cayenne roulait à tombeau ouvert. Le cinquantenaire à son bord n’était pourtant pas pressé d’arriver à destination.

Depuis des semaines, celui qui fut un des hommes d’affaires les plus en vue du royaume, tournait en rond. Son mandat à la tête d’une grande entreprise de télécommunication s’était mal terminé. Dans un premier temps, John Belcom avait accueilli sa sortie de piste avec soulagement. Enfin, mener la barque de sa vie comme il l’entendait. Finis les horaires de dingue, les attaques médiatiques par rapport à son salaire, les négociations avec politiques et personnel. Bye bye l’inquiétude permanente qui le tenaillait chaque matin, en se demandant s’il avait fait les bons choix. Et puis surtout, ne plus être entouré d’incompétents. Et d’envieux - tout aussi incompétents.

Mais, passée l’euphorie initiale, une grisaille s’était emparée de sa vie - sorte de dépression post-patronale. Il se surprenait de jouer à l’homme pressé - le regard fébrile rivé sur sa Rolex, comme pour ne pas rater quelque rendez-vous fantôme. Jadis prophète de la téléphonie 4G, il assistait impuissant à l’assoupissement de son iPhone. Si ce n’était pour lui rappeler ce repas de réveillon vers lequel il roulait sans enthousiasme.

Le monde avait bien vite appris à tourner sans lui. Les mains crispées sur son volant, John Belcom ne décolérait pas : "Quels ingrats ! Ah, les c… !" La route passait par un village aux façades grises. Quelques lampions flottaient aux toitures en cette nuit de Noël. Un petit cimetière apparut dans son champ de vision. Une vieille dame en sortait. Sa démarche était maladroite et hésitante, comme pour s’excuser d’encore être là.

Machinalement, il freina. Les pneus du bolide crissèrent. L’aînée sursauta, perdit l’équilibre et tomba. "Et merde, il ne manquait que ça !" En pestant, il sortit de la limousine et tendit une main vers l’ancêtre. Elle se releva, confuse. John Belcom contempla ce corps voûté à l’hygiène rudimentaire.

"Je m’excuse, Monsieur. Oh, je m’excuse ! Je ne vous avais pas vu." Une petite voix lui rappela ce qu’on lui enseignait jadis en cours de marketing : "Ne vous excusez jamais. C’est un signe de faiblesse." "Rien de cassé ?", finit-il par murmurer en forçant un sourire. "Je vais bien… Oh, je m’excuse." Il la fit monter dans sa voiture, en se disant qu’il aurait sans doute à faire nettoyer le cuir du siège passager. Tout en la reconduisant chez elle, il la fit parler.

Elle avait posé une rose de Noël sur la tombe de son fils, un des dix para-commandos tombés au Rwanda. Et une autre pour son mari, mort de chagrin et d’une crise cardiaque deux ans après. "Vous vivez seule ?" demanda-t-il. "Oh, vous savez - dans le village, on s’entraide. Et puis, il y a le téléphone."

Entendre évoquer la téléphonie, piqua la curiosité professionnelle de John Belcom. Avait-elle un GSM ? - se demanda-t-il. Quel type d’abonnement lui avait-on vendu ? A quel tarif ? "Nous voilà arrivés, Monsieur. Vous êtes vraiment gentil." C’était une petite maison en pierre du pays. Les fenêtres avaient été calfeutrées de papier-journal pour stopper le froid.

Il l’aida à descendre de la voiture et la raccompagna chez elle. Une odeur de fumée et de moisi lui saisit les narines. Un matou dormait près du poêle à charbon. Sur une table basse, un objet attira son attention. Un de ces vieux téléphones en bakélite, retiré du service depuis bien longtemps. Il vérifia du coin de l’œil - l’appareil n’était pas branché. "C’est votre téléphone ?" La vieille sourit : "Mais oui. Vous voyez, Monsieur, je suis bien ici. J’ai de la chance."

La Porsche repartit dans le soir naissant. A son bord, John Belcom était songeur. Là-haut, scintillait une pâle étoile.

Eric de Beukelaer, Chroniqueur

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