Opinions
Une chronique de Éric de Beukelaer.

Marx… un brillant sociologue et économiste. Le talon d’Achille de sa pensée est d’ordre philosophique. Influencé par Rousseau, il imagine un homme bon de nature, que les rapports économiques aliéneraient. D’où son rêve d’une société sans classes et donc libre de domination, qui produirait un homme réconcilié et l’aboutissement heureux de l’histoire. Hélas, l’homme n’est pas naturellement bon. La dictature du prolétariat se mua dès lors en tyrannie d’une caste d’apparatchiks. Celle-ci finit par étouffer tout dynamisme social et sombra sous le poids de sa propre sclérose.

Avec la fin du bolchevisme, le capitalisme se retrouva sans rival. Dès lors, il se radicalisa. À partir des années 1980, l’équilibre entre capital et travail fut rompu, au profit du premier. Deux ans avant la chute du mur de Berlin, Michael Douglas incarna cet état esprit dans le film Wall street, sous les traits de l’homme d’affaires Gordon Gekko, professant : "Greed is good" ("L’avidité est bonne").

Aux antipodes de "l’homme bon" rousseauiste, est ici fait l’éloge du prédateur, soit de l’homme qui est "un loup pour l’homme", selon la formule que le philosophe Hobbes reprit au poète Plaute. Dans un premier temps, cette dérégulation fluidifia l’économie, mais bientôt elle engendra un gigantesque nuage de finance virtuelle, dont les bulles spéculatives menacent l’équilibre global des marchés. Le krach de 2008 dévoila la friabilité de l’économie mondiale. La panique boursière ne fut alors stoppée que par la garantie des États, s’engageant à éponger les dettes de banques à la dérive. Cruelle inversion des rôles : le monde politique, supposé assurer la justice sociale en redistribuant aux plus pauvres une part de l’opulence des riches - prélevée via l’impôt - épongea des dettes privées avec de l’argent public. Le capital sortit donc renforcé de la crise et les États exsangues. Certaines études estiment que les 26 plus grosses fortunes du monde possèdent aujourd’hui autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. "Il y a une lutte des classes, mais ce sont les riches qui la mènent et qui la gagnent", se lamente Warren Buffet - milliardaire, mais lucide. Précarisées, les classes moyennes grondent et alimentent le populisme identitaire et les révoltes de type "gilets jaunes ".

Mais le pire serait encore à venir. Georges Ugeux, ancien vice-président de la Bourse de New-York, est de ceux qui jouent les Cassandre. Peut-on lui donner tort ? Condamnés à tenir auprès de leurs populations les promesses de l’État-providence (dont les pensions à payer), des gouvernements surendettés se financent sur les marchés et maintiennent, pour ce faire, les taux d’intérêt au plancher par une politique de création d’argent via les banques centrales ("quantitative easing"). À terme, ceci n’est pas tenable et un choc "systémique" pourrait déclencher un tsunami financier, que - cette fois - les États faillis ne pourront arrêter.

Afin de limiter la casse, il faut en revenir aux fondamentaux de l’économie : l’humain n’est ni purement bon, comme le rêvait Marx, ni totalement prédateur, comme l’imaginent les capitalistes durs. L’homme est un être relationnel. Capable du meilleur comme du pire, selon son rapport à lui-même, aux autres et à ses idéaux. Seule une économie relationnelle, encadrée par un pouvoir politique solide et alimentée par un sens moral profond, est durable et digne de l’humain. Elle pourra corriger le surendettement, dont le premier - écologique - emprunte à l’avenir les ressources de la planète. Rééquilibrer l’économie exigera des sacrifices de chacun. Et des plus nantis, un important partage de ressources. L’alternative à ce new deal est cependant un retour aux années 1930 du XXe siècle… Sans exclure la guerre tout au bout. Le pire n’est heureusement pas certain, à condition de regarder la réalité en face et d’oser rêver l’avenir.