Un enfant mendiant est-il un enfant maltraité?

LORNE WALTERS Publié le - Mis à jour le

Opinions

LORNE WALTERS, Chercheur indépendant. Spécialiste de la maltraitance enfantine

En Europe, notamment depuis la chute de l'ancienne URSS, s'est créé un véritable vivier quasi illimité de misère humaine qui alimente désormais en «marchandise» le commerce international de la traite/trafic d'enfants, selon d'aucuns, plus lucratif que l'ensemble des trafics d'armes et de drogues réunis. (...)

Comme pris de court devant «l'inconcevable», la communauté internationale, encore groggy, commence enfin à sortir de son étourdissement (1). Ainsi, au niveau des Nations unies, ce n'est qu'en décembre 2000 que fut signé un texte de référence en la matière - le fameux «Protocole de Palerme» - qui pour la première fois vient définir la traite d'êtres humains dans le but de la prévenir, de punir les responsables et de protéger les victimes. Plus précisément, ce texte affirme notamment que: «Le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil d'un enfant aux fins d'exploitation sont considérés comme une "traite des personnes"» (...)

En Belgique, les dispositions pénales de l'article 82 de la loi de 1965 relatives à la protection de la jeunesse punissent d'amendes et de peines de prison celui qui, dans le cadre de la mendicité, «se sert d'un mineur pour exciter la commisération publique». (...)

En retard d'une guerre

Pourtant, (...) depuis quelques années déjà les observateurs internationaux avisés - chercheurs, ONG et corps de police spécialisés - avertissent sans beaucoup d'écoute effective de ce nouveau déploiement de la criminalité organisée de la traite/trafic des êtres humains impliquant plus particulièrement des réseaux familiaux et/ou mafieux transnationaux qui exploitent systématiquement la présence d'enfants/nourrissons dans le cadre de la mendicité sous toutes ses formes.

Manipulant avec roublardise la générosité crédule du public et certains clichés romantiques surannés de la pauvreté, de même que le manque de coordination flagrant entre les différents niveaux de compétence des autorités nationales et internationales, cette nouvelle forme particulièrement odieuse de la traite d'enfants se développe par conséquent quasiment sans entrave (...)

Dans ces conditions, comment faire pour remplir notre obligation légale de «porter assistance à personne en danger» ? (...) De même, comment faire pour «passer notre chemin» sans tuer à chaque fois un petit peu plus de notre empathie naturelle pour ces enfants victimes d'une maltraitance patente? (...) Par ailleurs, comment expliquer à nos propres enfants qu'on laisse effectivement sans secours dans la rue ces soi-disant «enfants de mendiants» - une espèce à part? - couchés «comme mort» ou seuls, agenouillés, la tête baissée, devant un gobelet en plastique, alors qu'on presse le pas pour s'en éloigner? (...)

Ou alors, faut-il peut-être se «dédouaner» à l'aide d'une «petite pièce» ? En toute bonne logique, si l'exploitation de la présence d'enfants dans le cadre de cette soi-disant «mendicité» n'était pas si rentable, les réseaux criminels n'y recourraient pas. Il suit nécessairement que toute participation du public aussi bien intentionnée qu'elle soit à cette forme particulièrement ignoble de la «mal-traite» d'enfants contribue forcément à son développement.

La «sagrada familia» ?

Ou bien, ne devons-nous pas nous rassurer plutôt, comme nous le recommandent d'ailleurs d'aucuns, du fait que la seule présence d'un adulte - la «maman» ou le «papa», n'est-ce pas? - fait que cette ignominie de l'avilissement d'un enfant dans le cadre de la mendicité devient subitement «un moindre mal» puisque après tout, «ils sont quand même en famille, non?». Et ces mêmes personnes particulièrement angéliques d'évoquer, de surcroît totalement hors contexte, «l'intérêt supérieur de l'enfant» qu'il ne faut en aucun cas «séparer» de ses «parents» (!)

Mais (...) si nous acceptons à juste titre que les maltraitances patentes, tels l'inceste et la violence conjugale, se déroulant par définition au sein des familles, ne perdent nullement de ce fait leur dimension criminelle - tout au contraire! -, pourquoi alors accepter la maltraitance d'enfants exploités dans le cadre de la mendicité par les adultes de leur propre famille?

Puis, finalement, que savons-nous vraiment au sujet de cette prétendue filiation, vraie ou simplement miroitée, mais certainement inhérente et essentielle aux fins hautement lucratives de cette forme criminelle de pseudo-mendicité? Seules des recherches multidisciplinaires approfondies - aux niveaux local et international - voire des tests d'ADN, pourraient nous la confirmer avec certitude. (...)

La maltraitance: trait d'union

Indépendamment des perceptions diverses et de la confusion sur lesquelles jouent encore avec un succès croissant les organisateurs des réseaux de la mendicité, nos lois nationales et l'ensemble des conventions internationales sont clairs à ce sujet: toute forme d'exploitation d'enfant quel que soit le prétexte est un crime. Alors, comment expliquer - et surtout vaincre dans le chef de nos élus, nos parquets, etc.- cette inertie de facto coupable et complice (...), véritable feu vert aux organisateurs des réseaux?

La définition suivante de l'Organisation mondiale de la Santé devrait nous permettre de faire le lien avec toute la problématique de la maltraitance de facto inhérente à la traite/trafic d'enfants et à son caractère criminel: «La maltraitance de l'enfant comprend toutes les formes de mauvais traitements physiques et/ou psychoaffectifs, de sévices sexuels, de négligences ou d'exploitation commerciale ou autre, entraînant un préjudice réel ou potentiel pour la santé de l'enfant, sa survie, son développement ou sa dignité dans un contexte d'une relation de responsabilité, de confiance ou de pouvoir.»

En Belgique, nous l'avons vu, l'exploitation de l'enfant/nourrisson dans le cadre de la mendicité «afin d'exciter la commisération publique» fait, à juste titre, l'objet de dispositions pénales. Pourtant, à l'époque on ne parlait pas encore de «traite/trafic d'enfant» proprement dit.

Cependant, cela ne laisse pas de doute que le législateur n'avait d'autres motivations que de mettre les enfants à l'abri de tels mauvais traitements et d'en sanctionner les auteurs. Aussi cette définition de l'OMS de la maltraitance de l'enfant nous permet à la fois d'épingler celle-ci comme étant le phénomène à combattre en priorité - quelles que soient ses origines - et de mieux comprendre le bien-fondé de l'ensemble de la législation concernant la traite.

On peut imaginer quelques propositions pour améliorer le dépistage et la prise en charge des victimes dans le cadre de la répression de la traite/trafic/ maltraitance d'enfants notamment en ce qui concerne les enfants victimes des réseaux de mendicité.

1. Créer au sein des parquets une cellule mixte interdisciplinaire «traite-protection» enfant, fondé sur le principe de prudence et une présomption de dangerosité. (...)

2. Expliciter l'interdit à l'opinion publique. (...) C'est essentiellement par la sensibilisation/responsabilisation de chaque citoyen (ne) que nous parviendrons ensemble à empêcher l'extension de cette forme particulièrement perverse de maltraitance en évitant de devenir nous-mêmes des complices passifs piégés par le dévoiement de nos bons sentiments. (...)

3. Dégager des moyens exceptionnels en argent et en structures logistiques, à l'instar d'autres plans d'urgence nationaux et transnationaux.

Mais nous devons prioritairement réactualiser notre perception de l'enfant en tant qu'être humain, indépendamment de son statut de séjour ou de son origine culturelle, à défaut de créer pour certains des sous-statuts et ainsi de manquer gravement à nos obligations de garantir sans discrimination sa protection et le respect intégral de ses droits.

© La Libre Belgique 2005

LORNE WALTERS

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