Opinion et appel à l'aide d'une fidèle lectrice de LaLibre.be qui souhaite garder l'anonymat.


Comme conjointe d’un infirmier urgentiste confronté directement à l’horreur des attentats de Bruxelles et mère de deux enfants, je tire un signal d’alarme : s’il y a une chose qui n’a absolument pas été évoquée après les attentats de Bruxelles, c’est l’accompagnement psychologique AUTOUR du personnel de santé et de sécurité confronté à l’horreur.

Les attentats de Bruxelles ont généré d’autres victimes que les blessés, morts et Familles de ces victimes. Ils ont occasionné des victimes plus indirectes. D’abord le personnel de santé et de sécurité, qui est intervenu sur les lieux des drames. Ce personnel a vu et dû gérer l’horreur. Et doit vivre et passer au-dessus de cette horreur.

Mais une troisième catégorie de victimes est aussi à déplorer: les Familles mêmes de ce personnel de santé et de sécurité. Des Familles qui souffrent de façon pernicieuse et sournoise des séquelles psychologiques du personnel de santé et de sécurité. Ces Familles ne se rendent pas compte des cercles vicieux qui se mettent en place dans l’esprit de leur conjoint.

Car tout d’un coup, ce peut être le drame. De façon "douce", ce drame prend la forme du repli isolationniste. Le conjoint qui par exemple était à Zaventem et lance à son épouse: "tu ne peux pas comprendre, tu n’y étais pas !". Le conjoint s’enferme, ne parle plus et s’éloigne.

Ou ce drame prend une tournure pire encore, physique celle-là. Par besoin d’affection et de tendresse après ces événements dramatiques – et parce que les Familles n’apportent pas le soutien ou la tendresse requis – , des gestes et des actes sont posés à l’extérieur de la cellule familiale. Par ce personnel de santé et de sécurité. Et ces gestes et actes plongent les couples de ce personnel dans une souffrance épouvantable. Avec à leur tour des répercussions systémiques sur ce personnel lui-même et l’enclenchement de nouveaux cercles vicieux.

Bien sûr, très vite après les attentats, les médecins, pompiers, militaires, croix-rouge, infirmiers, policiers… se sont vus pris en charge par des professionnels sur le plan psychologique. Au travers de groupes de discussion. Ces groupes avaient deux objectifs : d’une part de débriefer factuellement sur ce qui a été accompli et en tirer des enseignements professionnels pour améliorer l’efficacité des interventions. Et d’autre part de tenter de mettre des mots sur l’indescriptible de l’horreur. Pour commencer le processus de reconstruction nécessaire du personnel de santé et de sécurité.

Mais la Famille est souvent oubliée

Or la Famille – les compagnons, compagnes, époux, épouses, enfants, parents… - peut et doit jouer un rôle dans le processus de reconstruction. Pour deux raisons. D’abord parce que ces membres de la Famille sont parmi les premières personnes à pouvoir apporter de l’affection. Simplement en ouvrant les bras. Le soir du 22 mars, par exemple. Pour y recueillir sur l’épaule les pleurs, la décompression post-traumatique de ces personnes qui se sont données sans compter dans l’urgence et l’horreur. Ensuite parce que la Famille peut jouer un rôle de ré-hiérarchisation des valeurs dans des événements qui mettent le sens de la vie en question : ces Familles doivent continuer à vivre, les enfants à grandir, les conjoints à s’épanouir, et le personnel de santé et de sécurité doit retourner à sa tâche, à son métier, à sa raison d’être, avec confiance et professionnalisme, avec un certain détachement aussi.

Ces événements et les debriefings post-événements enclenchent des cercles vicieux. En effet, lors de tels événements, le personnel de santé et de sécurité est confronté à des choix, dans l’urgence. A des questions de vie et de mort. Par exemple, il faut décider que telle victime, trop gravement atteinte, ne recevra pas d’attention immédiate. Donc, elle mourra. Ce sont des décisions épouvantables à assumer. L’urgence peut aussi conduire à des erreurs d’appréciation. Des erreurs qui peuvent avoir des conséquences fatales. Des erreurs qui trouvent parfois leur source dans d’autres erreurs en amont et en aval, pour lesquelles ce personnel de santé et de sécurité ne porte aucune responsabilité. Mais le cercle vicieux du questionnement infernal de ce personnel se met en place : « et si j’avais agi autrement ? »… «et si j’avais appelé plus vite tel service hospitalier ? », « et si j’avais réquisitionné plus rapidement une ambulance ? » « …et si, et si et si… »

Et ce cercle vicieux peut entraîner un isolement de l’équipe d’intervention, équipe qui se retrouve pour parler, parler et parler encore de ces choix cornéliens et du débriefing. Et les membres de ces équipes finissent par penser ou croire qu’ils sont seuls à pouvoir comprendre, à pouvoir SE comprendre.

Le lien se défait petit à petit avec les membres de la Famille. Famille qui ne se rend pas compte – qui ne peut pas se rendre compte : parce qu’elle n’était pas là lors de ces événements, mais aussi parce que le personnel de santé et de sécurité choisit inconsciemment de ne plus décrire ou raconter ce qu’il ressent. Parfois aussi parce que cette même Famille commet l’erreur – erreur également inconsciente – de ne plus vouloir entendre parler de ces questions. « Arrête de tourner en rond, passe à autre chose !… ». Ce sont des phrases qui peuvent être énoncées par la Famille à l’adresse du conjoint infirmier qui ressasse sans fin son histoire des attentats. Et ces phrases conduisent malheureusement à plus d’isolement. Et finalement des drames familiaux voient le jour.

"A l'aide!"

Bien sûr, la première tentation de l’analyse psychologique de ce que je raconte peut être que l’événement est le simple révélateur d’une situation familiale fragilisée à l’origine. Mais cette analyse a des côtés révoltants : d‘abord, toutes les Familles sont toujours fragiles. Ensuite, ces événements sont l’horreur absolue et chamboulent tout le système de repères – les normes, les valeurs –. Devant la mort inouïe, brutale, injuste, l’importance des relations de couple et de Famille peut se voir dévaluée. Puis, parce qu’il est injuste que des personnes beaucoup plus éloignées de l’horreur initiale soient privées des outils et des mots pour aider leur conjoints et eux-mêmes. Enfin, parce que baisser les bras est odieux dans ce contexte.

Ce que je viens de décrire peut tout aussi bien ne pas se passer. De nombreuses Familles passent au-dessus de ces défis sans problème. Mais il est absolument certain que ces questions peuvent également poindre dans des situations moins horribles que sont les urgences, la santé ou la sécurité au quotidien. L’exercice ci-dessus permet néanmoins de mettre en très net relief l’importance urgentissime d’accompagner les Familles du personnel de santé et de sécurité. Pour que ces Familles puissent à leur tour accompagner le membre de la Famille confronté à des situations difficiles voire dramatiques. Et que la chaîne des dégâts soit stoppée au plus vite.

Au nom des Familles du personnel de santé et de sécurité : à l’aide !