Par Guy Laffineur, magistrat honoraire

Une juge d’instruction gantoise visée par une requête en récusation accepte de renoncer à instruire un dossier dont elle est chargée, admettant ainsi implicitement avoir, à travers plusieurs messages postés sur Twitter, laissé poindre une certaine partialité. Cette information n’étonnera personne tant il est actuellement admis dans l’opinion publique qu’en démocratie, un magistrat est libre de s’exprimer comme n’importe quel citoyen. Ce n’est pas nouveau. Dans la foulée de mai 68, les magistrats se sont progressivement constitués en organisations représentatives pour ne plus se limiter à défendre leur statut mais tendre également à exprimer leur vision de la justice et, au-delà, plus largement des opinions sociétales, voire politiquement orientées.

Tout le monde parle

Une telle évolution dans l’air du temps a été, dans l’ensemble, assez bien accueillie dans l’opinion. Il était temps, admettait-on, de dépoussiérer l’institution judiciaire, de la moderniser, de la rendre plus transparente, plus proche du justiciable et de ses préoccupations. Gagnés par cette mouvance, quelques magistrats en vue ont peu à peu été sollicités par la presse écrite, parlée ou télévisée pour être interrogés et prendre la parole à titre individuel au sujet d’affaires judiciaires en cours ou même à propos d’événements de l’actualité n’ayant parfois qu’un rapport assez lointain avec le thème de la justice.

L’armée souvent qualifiée de "grande muette" l’est de moins en moins. La Justice ne l’est plus guère. Cette évolution constitue-t-elle un progrès ? Oui, sans doute dans la mesure où l’appareil judiciaire et son fonctionnement sont devenus plus compréhensibles aux yeux des justiciables grâce à quelques magistrats s’exprimant à travers les médias avec un certain talent pédagogique. Par ailleurs, les magistrats qui acceptent de prendre la parole publiquement offrent une image moins hiératique et plus humaine de leur fonction et de leur rôle. En revanche, lorsque l’un ou l’autre membre de la magistrature appelé à s’exprimer dans les médias déborde du cadre strictement judiciaire et expose, de manière plus ou moins explicite, ses opinions politiques ou partisanes, ses propos ne risquent-ils pas d’être perçus comme représentatifs de l’ensemble des membres de l’institution judiciaire et de porter ainsi atteinte à la confiance des citoyens dans la neutralité de la Justice ? Au demeurant, le justiciable qui se retrouve au prétoire face à un juge dont il a pu déceler l’orientation politique ou idéologique pour l’avoir entendu s’exprimer publiquement ne peut qu’avoir le sentiment, à tort ou à raison, qu’il sera jugé de manière partiale. Que, dans un cercle strictement privé familial ou amical, un magistrat exprime à l’envi des opinions même marginales ou radicales ne suscite aucune objection. Ayant fait choix de cette profession exigeante, le juge normalement conscient de ses obligations déontologiques est tenu dans l’exercice de sa fonction de juger, de se départir de ses a priori et il y a tout lieu d’espérer qu’il y parvienne.

Vers un retour à la discrétion ?

Mais à l’ère des réseaux sociaux, nombre de magistrats sont de plus en plus souvent tentés de s’exprimer sur des sujets d’actualité ou des thèmes sociétaux, notamment à travers des forums dont le caractère public ou semi-public n’est pas toujours clairement perçu par ceux qui y livrent leurs opinions. Dans ce contexte, notamment, le juge ne devrait-il pas cultiver l’art de la discrétion et faire montre de la plus grande réserve ? Un sondage paru en 2016 révèle que plus de la moitié des Belges ne fait "plutôt pas" ou "pas du tout" confiance en la Justice. Le discrédit à l’égard de l’institution judiciaire et la méfiance, voire le mépris, affichés de plus en plus ouvertement envers la magistrature et les membres qui la composent par une partie de l’opinion et de la classe politique ne s’expliquent-ils pas, en partie tout au moins, par des manquements répétés au devoir de réserve ?