Une opinion du Docteur Nora Zekhnini, médecin généraliste, en attente de réponses à toutes ces questions.

Je suis médecin généraliste et je m’adresse ici à l’ensemble de la population belge pour partager des réflexions, des questionnements et des interrogations, que mes patients se posent légitimement et que je me pose aussi en tant que Docteur en Médecine. Je ne peux m’empêcher de rappeler, avant toute chose, le troisième article de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : "Tout individu à droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne".

Mes patients pleurent. Oui, après les médecins qui "pleurnichent", c’est au tour des patients. Ils pleurent car ils veulent savoir. Ils ne sont pas idiots. Ils me disent sentir qu’on ne leur dit pas toute la vérité. Ils sentent bien la tragédie arriver, ils ont peur, et ils ont raison. Or, plus que jamais, ils ont besoin de confiance et d’explications.

Malgré les nombreuses alertes des quatre coins du monde et de différents experts, il est interpellant d’observer un processus qui s’est ancré très rapidement et très en avance (cette fois-ci) par rapport au séisme annoncé : le déni. Chacun est libre de croire ce qu’il veut, mais imposer son déni de façon calculée au reste de la population me paraît criminel. Si certains se complaisent dans cette forme de déni, c’est leur plus grand droit. Mais n’est-ce pas là justement une certaine forme d’irrationalité ? Quant à ceux qui font le choix de vouloir savoir, ils en ont aussi le droit : ce droit est légitime, respectable et on se doit d’y répondre.

Ceux qui ne présentent pas de symptômes

La transmission du Covid-19 à partir de patients qui ne présentent pas de symptômes n’est pas une nouveauté. Pourquoi alors ne pas avoir averti dès le début les médecins et les soignants et les inciter à se protéger vis-à-vis de n’importe quel patient asymptomatique, qui s’ignore peut-être Covid-19 positif, et pas uniquement en présence des patients symptomatiques ? Ne pas le faire, c’est les mettre en danger eux, leurs familles et leurs patients par la création de nouvelles chaînes de contamination.

Alors que tous les professionnels de la santé (je pense) savent depuis toujours que le masque chirurgical filtre uniquement l’air expiré par celui qui le porte, et que seul le masque FFP1/FFP2/FFP3 filtre à la fois l’air expiré et l’air inspiré par celui qui le porte, et que par conséquent seul le masque FFP1/FFP2/FFP3 protège chacun individuellement contre le Covid-19, pourquoi dire aux médecins généralistes que l’utilité d’un masque en médecine générale est extrêmement limitée ? Pourquoi affirmer que les FFP2 ne sont pas destinés à la première ligne ? Pourquoi affirmer qu’un masque chirurgical suffit pour le médecin généraliste ? (Les auteurs de ces propos se reconnaîtront.) La pénurie des masques doit-elle pour autant justifier de mettre en péril la vie des membres du personnel soignant qui mettent à leur tour celle de leur famille et de leurs patients en danger ? Est-ce que la pénurie mondiale de matériel peut justifier de tenir de tels propos, alors qu’ils donnent un sentiment de fausse sécurité, laissent le virus continuer de se propager, et alourdissent le bilan humain final ? Pourquoi tant de silences ? Pourquoi tant de non-dits ? Pourquoi tant de censure ? Est-ce parce que si tous les soignants étaient conscients que seul un masque FFP2 les protège vraiment, certains renonceraient peut-être à prodiguer des soins à un malade parce que leur propre sécurité (et celle de leurs proches) n’est pas assurée et qu’on ne pourrait pas leur reprocher ce choix, ni sur le plan éthique, ni sur le plan juridique ? Est-ce pour cela ? Est-ce que la pénurie de matériel de protection, par manque notamment de considération des fameux « lanceurs d’alerte », par manque de prévoyance, par manque de gestion, justifie la perte de vies supplémentaires en ce compris au sein du personnel soignant ?

Depuis le temps (bientôt deux mois) que les alertes sont criées, pourquoi, aujourd’hui, toutes les ressources financières, matérielles et logistiques du pays ne sont-elles pas déjà mobilisées pour faire face à cette crise sanitaire, notamment en lançant les productions nécessaires de masques FFP2 en Belgique, à destination des soignants mais aussi de tous les citoyens ? Les gestes ne suivent pas les mots, les promesses ne suffisent plus, faut-il exiger les preuves des commandes de matériel de protection ?

Les femmes enceintes et les enfants de moins de six mois ne sont plus à risque ?

A l’heure actuelle où beaucoup réclament des preuves scientifiques, pourquoi les femmes enceintes et les enfants de moins de six mois, initialement considérés comme faisant partie du groupe des personnes à risque dans les recommandations, ne le sont plus désormais, sans aucune preuve scientifique à l’appui ? Est-ce à cause de la féminisation et de la tranche d’âge (en âge de procréer) au sein du personnel médical, ce qui ferait un nombre important de soignantes à protéger et donc à écarter ?

Aussi, pourquoi la durée recommandée pour un certificat médical d’incapacité de travail en cas de suspicion de Covid-19 est de sept jours seulement, ou durant la durée des symptômes, alors que la période de contagiosité peut atteindre 20 jours ? D’autant plus si on prend en compte la possibilité d’avoir et de transmettre le virus Covid-19 en l’absence de tout symptôme ?

Pourquoi autant de propos aux conséquences potentiellement létales ? Ne dit-on pas : dans le doute, abstiens-toi ? Face à toutes ces inconnues et à l’urgence de la situation, le principe de précaution maximale ne devrait-il pas être d’application et n’est-il pas indispensable à la survie de tous, citoyens comme médecins et soignants ? Le Covid-19 tue, mais les paroles et l’incapacité à prendre les décisions qui s’imposent ne tueront-elles pas aussi tout autant, si non plus ?

J’ose encore espérer qu’il ne s’agit là "que" d’incompétences, et pourtant, je ne peux m’empêcher d’envisager la possibilité d’actions faites en plein état de conscience, de décisions prises en connaissance de cause, d’omissions délibérées… au profit du profit ? J’espère me tromper, car si tel est le cas, c’est de la non-assistance à personnes en danger et un crime contre l’Humanité.

Il y a-t-il un souhait de préserver l’état psychique du peuple belge, citoyens et médecins ? Ne pas les inquiéter ? Ne pas les angoisser ? Mais les non-dits, les fausses informations, la rétention d’informations, l’omerta ne l’angoissent-il pas plus encore ? Le terme de psychose, pointé du doigt depuis des semaines, n’a jamais eu sa place, encore moins aujourd’hui : la psychose par définition renvoie à une perte de contact avec la réalité. Or, aujourd’hui, personne ne peut plus nier raisonnablement cette réalité à laquelle nous devons tous faire face. Personnellement, je m’inquiète surtout de la santé psychique et psychologique de ceux qui, de près ou de loin, ont déjà et auront à porter la responsabilité d’un certain nombre de décès supplémentaires, soit à cause de leur gestion déplorable, soit à cause des propos qu’ils ont tenus.

La vague du tsunami est là

Depuis quand avons-nous le droit de qualifier d’anxiogène un comportement qui n’a pour seul objectif que celui de protéger la Vie ?

Si des braises commencent à démarrer un feu, est-il défendable, sous prétexte de ne pas inquiéter, de recommander d’attendre qu’il atteigne cinq mètres de haut avant de se servir d’un seau d’eau dont on connaît d’avance l’effet potentiellement dérisoire, sachant très bien de surcroît qu’on ne dispose pas de lance d’incendie ? Est-ce défendable ?

À vouloir épargner les esprits, à vouloir préserver le capital psychologique et émotionnel des citoyens, à vouloir faussement rassurer, à vouloir étouffer des données et inconnues essentielles à la protection et à la survie de chacun, à vouloir taire ces "penseurs qui se pensent plus avertis que les autres" mais qui s’avèrent corrects à chaque jour qui passe, à vouloir déguiser la réalité pour minimiser des erreurs de gestion du passé, ne peut-on pas craindre que le bilan final ne soit plus désastreux encore : plus de panique par manque de préparation, plus de malades, plus de décès et aussi plus de dégâts collatéraux ?

La vague du tsunami est là, annoncée depuis maintenant au moins sept semaines par certains scientifiques indépendants qualifiés de "Drama Queen". Cette vague se rapproche inexorablement, nous avons déjà les pieds dans l’eau. Mais il n’est jamais trop tard pour ouvrir les yeux, et sauver les vies qui peuvent encore l’être. Pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas les sauver dès maintenant ?

Est-ce que chacun agit en son âme et conscience ? Une seule certitude à ce jour : toute personne qui aura pu, de près ou de loin, agir ou tenir des propos qui ont mis la vie du personnel soignant ou des citoyens en danger devra répondre de ses actes, tôt ou tard. Et ces personnes-là, malgré l’application rigoureuse des conseils d’hygiène prodigués aujourd’hui, ne pourront jamais s’en laver les mains.

Titre original : "Quand l’indignation et la colère d’un médecin généraliste font place aux questionnements"