Tanguy Dtruye De Swielande, chercheur senior au CECRI et enseigne aux Fucam et à l'ERM*.

En ce début de 21e siècle, les bouleversements qui affectent les équilibres géostratégiques constituent un ensemble de défis importants pour les principales puissances internationales, confrontées à la nécessaire redéfinition de leurs objectifs de politique étrangère, voire de leurs ambitions.

Il est, aujourd'hui, utile de rappeler les propos tenus par Albert Camus lors de la remise de son Prix Nobel pour prendre la mesure des enjeux auxquels notre monde est désormais confronté : "Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse". Les propos de l'intellectuel français comportaient alors une double "déconstruction" de la réalité : la première est que les utopies fondatrices ont vécu, la seconde pose l'idée de la persistance d'un (dés) ordre naturel, anarchique dont l'oeuvre de rééquilibrage, loin de représenter une démission intellectuelle et politique, se révèle une tâche noble.

Ce rééquilibrage succède, aujourd'hui, à une décennie marquée par une tentative de domination des Etats-Unis. L'effet pervers de cette évolution se traduit par le gel de nombreux dossiers, chaque puissance jouant désormais de son influence sur les acteurs régionaux (ex. : Syrie, Liban, Iran, Soudan, Zimbabwe, Venezuela). On comprendra donc que les grandes puissances soient actuellement engagées dans une redéfinition de leur rôle international. Le nouveau contexte mondial se caractérise, en outre, par des situations plus complexes que par le passé. Elles imposent la prise en compte de nouvelles solidarités et de formes d'hostilités jusque-là inédites ou redécouvertes. Les crises, souvent plus opaques, reposent sur des acteurs dont la rationalité d'action diffère des cadres logiques auxquels la guerre froide nous avait habitué. Les crises mêlent, désormais, des facteurs d'origines toutes à la fois politique, religieuse et historique.

Le 11 septembre 2001 a définitivement sonné le glas des utopies millénaristes alors annonciatrices d'une hypothétique "fin de l'Histoire", tant défendu par F. Fukuyama. A l'évidence, les puissances sont confrontées à l'un des problèmes majeurs de penser une nouvelle stratégie "intégrale" sans avoir déjà réellement identifié leur nouvel adversaire et sans courir le risque de provoquer les autres puissances du globe.

C'est dans ces circonstances, comme le rappelle le général Salvan que "pour atteindre les buts de leurs concepts les chefs politiques ont besoin d'une méthode et de moyens : c'est la stratégie". Cette dernière est "l'ensemble des méthodes et moyens permettant d'atteindre les fins exigées par le politique". La grande stratégie serait alors un processus en trois temps visant à : 1) déterminer les intérêts sécuritaires vitaux d'un Etat ; 2) identifier les menaces envers ces intérêts et 3) décider comment employer au mieux les ressources politiques, militaires et économiques de l'Etat afin de protéger ces intérêts. La "stratégie intégrale" articulerait ainsi la sécurité extérieure aux facteurs d'ordre interne que représentent les ressources économiques, la capacité de production des acteurs et leur culture ou idéologie ainsi que les institutions politiques qui sont les instruments de leur expression. La grande stratégie d'un Etat représente donc une sorte de feuille de route délimitant les grands objectifs de la politique étrangère. Elle établit les priorités et forme un fil conducteur dépassant les querelles du processus décisionnel. Bien que cela lui soit difficile, il est donc nécessaire pour un Etat d'établir une stratégie générale, une grille de lecture qui lui permette de définir ou de redéfinir, au besoin, ses priorités dans le cadre de son rapport général au monde. En l'absence d'un tel cadre conceptuel structurant, les réponses aux faits sont incohérentes ou à tout le moins réactives et les ressources allouées à ces mêmes réponses le sont à court terme et de manière inefficiente.

Or, toutes les grandes puissances, en ce compris l'Europe, (re) définissent aujourd'hui leur stratégie sans vraiment consulter les autres acteurs. Aussi, croire, comme on l'entend dans de nombreux discours et analyses, qu'un monde multipolaire sera synonyme de multilatéralisme témoigne d'une confusion regrettable des niveaux d'analyse. Cette affirmation ne tient point compte, en outre, ni de l'actualité, ni de l'Histoire.

Il faut d'ailleurs ajouter que dans ce monde multipolaire qui se profile à l'horizon, un facteur bien plus présent que par le passé, et qui continue à être fortement négligé dans les analyses et le discours politique, est la culture et, principalement, la culture stratégique. Si les relations internationales au cours de ces derniers siècles se sont jouées dans le cadre de la civilisation occidentale, elles sont aujourd'hui de plus en plus désoccidentalisées. On évoque d'ailleurs l'idée d'une fragmentation culturelle. En effet chaque grande puissance (en devenir) (Chine, Russie, Inde, Union européenne, etc.) concentre un formidable pouvoir économique, militaire, politique, mais également culturel. Il se développe ainsi des idéologies de rupture par rapport aux valeurs reconnues en Occident. Un semblable fossé idéologico-culturel ne peut qu'entraîner des approches différentes aux niveaux politique, social et stratégico-militaire. La dimension identitaire ou culturelle est ainsi susceptible de devenir une source de conflits de plus en plus importante entre des sociétés mais aussi au sein même de ces dernières. Dans le monde actuel, l'identitaire a pris une dimension encore trop peu souvent prise en compte dans les équilibres géopolitiques.

En définitive, le monde restera encore longtemps caractérisé par la confrontation d'intérêts opposés. Ce monde anarchique n'empêchera toutefois pas les Etats de nouer des alliances ou des partenariats stratégiques avec d'autres en fonction de leurs intérêts propres. Aussi la Realpolitik a-t-elle encore de beaux jours devant elle et la citation de R. Aron n'a rien perdu de sa pertinence : "Le choix en politique n'est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable".

* L'auteur se prononce à titre personnel.