Une opinion de Muriel Claude, libraire, écrivain.

En janvier 2020, j’avais organisé, dans la librairie où je travaille, une conférence consacrée au livre d’anticipation obsédant de Marlen Haushofer, autrice autrichienne (1920-1970), Le Mur invisible

Si j’avais su.

Chaque jour, de 13 h à 14 h, mon temps de déjeuner, je marche, de la place des Martyrs, si secrète derrière la rue Neuve, à la Grand-Place, et retour.

Le chien de l’héroïne ne me précède pas sur le chemin,

dans la poche de mon manteau, aucune boîte d’allumettes pour résister au naufrage.

Mais un carnet et un bic.

Et, comme elle, j’écris.

Place de la Monnaie, rue d’Arenberg, rue des Dominicains, rue de la Fourche, rue des Bouchers, impasse de la Fidélité, petite rue des Bouchers, Îlot sacré…

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Fonds de commerce à remettre

Je marche dans des rues vides, vidées, évidées.

Heureux de vous retrouver, accrochée entre deux façades de maisons, d’un pignon à l’autre.

Jamais je n’ai vu ainsi la structure de l’Îlot sacré, l’enchevêtrement de ses rues.

Death

Non à la fermeture

Les cafés du Royaume

Je marche, je regarde (le nez écrasé sur des vitres cassées, des vitrines éteintes).

Je marche, je regarde. Des tables dressées, des chaises qui attendent, les plantes desséchées sur des appuis de fenêtre. Tout est noir.

Les serviettes blanches, repassées, empesées, pliées et glissées dans de hauts verres à pied.

Gâteau aux pommes

Cheesecake et coulis

Gambas rôties et Yaourt à la lavande

J’arrive sur la Grand-Place, nous sommes quelques-uns.

Les nuages filent.

Elle est belle. Nous sommes si peu.

Mais,

n’entendez-vous pas la rumeur ?

Ces foules, ces marchands de légumes, ces horticulteurs vendeurs de plantes et de fleurs, ces touristes,

ces promeneurs.

N’entendez-vous pas la rumeur ?

Entre les pavés, bouchons, tessons de bouteilles, bouts de plastique,… tant de traces.

Où s’arrêter pour lire, se réchauffer ?

Galeries royales Saint-Hubert,

je pense à ce que m’avait raconté un lecteur pendant le confinement,

il voyait les minous de poussière rouler par centaines, briller dans le soleil.

Galerie du Roi,

comme un feu de camp, un bivouac dans la forêt.

Tendre les mains vers la source de chaleur : le petit comptoir de boissons chaudes,

de soupe et de gâteaux faits maison de Mokafé.

Le guéridon où, debout, un gobelet de thé vert à la main,

j’ai le visage entier, complet, sans masque.

Me retrouver là, comme à un rendez-vous clandestin, dissimulés derrière un arbre, un

coin de mur de maison abandonnée.

Je reprends la route.

Place de la Monnaie, les grandes valves d’affichage de l’opéra sont blanches, vierges.

Derrière une grille fermée, l’hôtel des Dominicains et son bar (celui où j’ai tant lu, tant écrit)

propose à la vue du passant, dans la pénombre, une table, deux chaises et un mannequin

sans tête en costume de garçon de café.

L’entrée de la rue Neuve est surmontée d’un grand portique, une structure en métal

qui porte ces mots : "Votre visite nous fait chaud au cœur", et un écran rectangulaire

autoroutier, lumineux, avec un visage schématisé en pictogramme :

"Fréquentation modérée".

Des gardiens de sécurité vêtus de rouge, "les stewards du confinement", et de

nombreux policiers encadrent et surveillent.

Je suis des yeux les barrières Nadar qui divisent le flux en deux courants de circulation,

dans un sens les épaules voûtées s’éloignent, dans l’autre les masques me rattrapent.

Place des Martyrs.

Entendez-vous la rumeur ?

les cris des 446 victimes des combats révolutionnaires de 1830,

enterrées sous les pavés, dans une fosse commune.

Entendez-vous les voix ?

celles des comédiens du théâtre, là-bas.

Il pleut. Il neige. Il pleut. Il neige. Il pleut. Pas de répit.

La librairie.

Titre de la rédaction. Titre original : "Un mur invisible"