Une opinion de Nicolas de Sadeleer, professeur ordinaire à l’Université St Louis, chaire Jean Monnet; Charles-Hubert Born, professeur à l’UCL et Agustin Garcia-Ureta, professeur ordinaire à l’Université du Pays basque.

Il aura fallu attendre la crise du Covid-19 pour que nous prenions pleinement conscience du caractère non durable de notre mode de vie. La période de confinement nous a aussi rappelé l’importance que revêtent les espaces verts, pour leurs vertus apaisantes en cette période anxiogène.

Complètement disparue de la scène médiatique, la crise écologique actuelle – en particulier le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité, étroitement liés – n’en constitue pas moins une menace existentielle bien plus inquiétante que la crise sanitaire actuelle, du fait qu’elle menace, de façon irréversible, les conditions de vie de l’humanité. Dans l’euphorie du déconfinement, il ne faudrait pas trop rapidement perdre de vue que la diversité du vivant et des écosystèmes sur Terre constitue, avec le climat, le fondement de notre prospérité. Sans même que nous en prenions pleinement conscience, la diversité biologique procure une foultitude de ressources et garantit les processus écologiques, qui plus est gratuitement. Or, l’extinction des espèces et la destruction des écosystèmes terrestres et marins, sous le coup des bulldozers, des charrues, des tronçonneuses, des marées noires et de la pêche industrielle menacent ce ‘capital naturel’. Indéniablement, le naufrage de l’Arche de Noé qui s’annonce ne pourra être évité qu’au moyen d’un remède de cheval. C’est précisément ce que préconise la Commission européenne, dans le cadre de son Green Deal. Le 20 mai dernier, elle a proposé au Conseil et au Parlement européen sa nouvelle Stratégie pour la biodiversité à l’horizon 2030, intitulée "Ramener la nature dans nos vies".

Cette déclaration politique, qui doit encore être approuvée par les Etats membres, se démarque à plusieurs égards des catalogues de bonnes intentions qui l’ont précédé. La Commission affiche ici des objectifs chiffrés à atteindre d’ici 2030 en termes non seulement de protection – créer davantage d’aires protégées – mais aussi de lutte intégrée contre la pollution, de restauration des milieux et de bonnes pratiques en matière de pêche. Le niveau d’ambition en surprendra plus d’un: protection de 30 % du territoire terrestre et maritime de l’Union, dont 10 % par un régime strict ; protection de toutes les forêts primaires et anciennes ; diminution de 50 % de l’épandage de pesticides, réduction de 25 % des quantités d’engrais utilisées, affectation de 25 % des surfaces agricoles à l’agriculture bio et de 10 % des terres agricoles au maillage écologique ; plantation de 3 milliards d’arbres ; restauration écologique de 25 000 km de cours d’eau, etc. Elle suggère, en outre, un financement global des projets de restauration à hauteur de 20 milliards d’euros par an, cofinancés par les secteurs public et privé.

La Commission justifie ses objectifs à l'aune d'analyses économiques qui font la part belle à la conservation de la nature. La dégradation des services écosystémiques au niveau mondial entre 1997 et 2011 s’est d’ailleurs traduit par une perte économique de 3,5 – 18,5 Trillards d’euros, les bénéfices engendrés par le réseau Natura 2000 seraient de 200-300 millions d’euros par an.

Une approche différente

Alors que la nature a payé un lourd tribut aux approches ponctuelles et sectorielles souvent à la source de contradictions (les subsides octroyés à l’agriculture intensive gommant les effets positifs des mesures agro-environnementales), la Commission propose désormais de suivre une approche écosystémique de nature holistique, laquelle n’est plus confinée à la seule création et gestion d’espaces protégés.

Pris à la lettre, les objectifs proclamés appellent un changement radical dans la gestion des territoires et des milieux marins, tant dans le chef des pouvoirs publics (s’agissant de l’implantation des grandes infrastructures) que des acteurs privés (agriculteurs, propriétaires forestiers, promoteurs immobiliers). Puisque enchevêtrées, le partage de leurs responsabilités va susciter moult débats dans les années à venir. Aussi la Stratégie appelle-t-elle une nouvelle « gouvernance », conformément à une approche intégrée impliquant l’ensemble de la société. Si ce n'est le jargon habituel de la coresponsabilité, les modalités de cette nouvelle "gouvernance" n’ont pas encore été définies.

Effet d’annonce ou coup d’éclat ?

En cette période de déconfinement où d’aucuns remettent en cause notre modèle économique, s’agit-il d’un effet d’annonce ou d’un coup d’éclat ? Quel est d’ailleurs le modus operandi de cette nouvelle politique ? L'approche proposée repose sur de nombreux plans d'action, à la portée non contraignante, et, partant, sur la bonne volonté des autorités nationales. La Commission ne propose pas de réviser la liste des espèces protégées au niveau européen, qui remonte aux années 90. Elle reste évasive sur les questions sensibles mais cruciales d'aménagement du territoire et de fiscalité écologique (taxes qui reflètent la perte de biodiversité), qui ne peuvent être réglées qu'à l'unanimité des Etats membres. Elle n’aborde pas notre impact sur la biodiversité mondiale.

Si la crise du Covid-19 nous a conduit à envisager l’impensable, telle la suppression d’une bande circulation sur la rue de la loi qui aurait été un crime de lèse majesté encore cet hiver, ne sommes-nous pas désormais en mesure de relever le défi de la préservation de la vie sauvage sur notre continent ? A tout le moins, la Commission a le courage de le relever.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Un nouveau pacte pour la nature"