Une opinion de Domenico et Salvatore Rossetti di Valdalbero de l'Union des Fédéralistes Européens.

Pour nous, l'Europe est un rêve. Pour beaucoup, c’est une réalité. Pour tous, c’est une nécessité. Malheureusement, l'Europe n'est pas assez aimée car elle n'est pas assez connue. Avec ses racines séculaires ancrées dans la tradition gréco-romaine, l’héritage chrétien et le siècle des Lumières, notre patrimoine culturel fait que nous, Européens, ne soyons ni Américains, ni Chinois. Nous n’aimons pas l’individualisme forcené. Nous n’acceptons pas le collectivisme imposé. Pour caricaturer, le port d’arme et la peine de mort sont refusés dans l’Union européenne de même que les expropriations forcées et la pollution à outrance.

Le riche patrimoine de la philosophie antique, du droit romain, du respect de la dignité humaine et de la critique constructive nous ont permis au cours des siècles de développer un système sui generis européen où la liberté, l’égalité et la fraternité coexistent. Nous sommes parfois moins innovants que les Américains et moins efficaces que les Chinois, mais notre ‘bien-être’ - qui recouvre tant les notions de solidarité (welfare) que d’épanouissement individuel (well-being) est envié de par le monde.

L’unité dans la diversité

Nous recherchons la "force enchanteresse de la vérité" selon l’expression de Shakespeare, vérité qui est à la base des trois valeurs fondamentales: unité, beauté, bonté. Nous considérons qu'unir des hommes est une technique à maîtriser et surtout un idéal à ne jamais perdre de vue. En se frottant quotidiennement les uns aux autres, au lieu de construire des murs ou de tendre des fils barbelés, l'Europe a une ardeur d’avance. Italo Calvino aimait écrire : "Quand tu élèves un mur, pense à ce que tu perds de l'autre côté". L’unité dans la diversité est la devise européenne.

Mais l’Etat-Nation et son corollaire négatif, le nationalisme, ré-émerge à intervalles réguliers de l’histoire. Nous vivons dans l’Union européenne à l’ère de Schengen, de l’ouverture - et de la facilité - des frontières mais notre jargon est rempli de termes nationaux dont les acronymes cachent souvent l’origine et l’influence des Etats. Derrière des signes, des lettres ou des symboles, c’est la volonté politique d’une époque qui se manifeste.

Les systèmes d’éducation sont encore fortement hérités du XIXème siècle. On parle encore régulièrement de l’éducation nationale. Le CNRS signifie Centre National de la Recherche Scientifique. Les noms des compagnies semblent s’arrêter aux frontières de nos (petits) pays avec la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB) ou Air France. Le système énergétique n’échappe pas à cette règle. En voyageant dans la péninsule italienne, tout le monde aura vu le chien à six pattes crachant des flammes de l’ENI, l’Ente Nazionale Idrocarburi. Au Royaume-Uni et ailleurs, on fait le plein d’essence à la British Petroleum plus connue sous ses deux lettres vertes BP.

Et l'économie ?

Les "champions nationaux" dissimulent peu l’idée d’une économie libérale biaisée. Quid de la concurrence loyale et du juste marché si toutes les autorités publiques soutiennent leurs poulains ? Loin de nous l’idée que le reste du monde soit parfait. Il suffit de penser à l’omniprésence et l’expansionnisme des sociétés (semi)-publiques chinoises ou du poids de la défense dans le système d’innovation américain.

L’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, utilisait justement l’expression : "l’Europe ne doit pas être l’idiot du village" ? Mais plutôt que la logique de confrontations, son prédécesseur de cinquante ans au Quai d’Orsay, Robert Schuman, avait eu l’intelligence de mettre la paix au cœur de son projet. Dans sa Déclaration du 9 mai 1950, l'objectif de réaliser une véritable Fédération européenne était visionnaire au vu de la Chine et des Etats-Unis d’aujourd’hui, respectivement premier exportateur et premier importateur au monde, plus grand pays démographique (1,3 milliards de Chinois) et plus grande puissance militaire (Etats-Unis).

La Fédération permet une coexistence pacifique d’entités qui - considérant les différences économiques, culturelles, linguistiques ou religieuses - risqueraient de s’opposer, y compris dans la guerre. Alcide De Gasperi aimait répéter que "l'Europe est un mystère comme l'amour" reprenant les mots d’Albert Einstein à sa fille où il mettait en évidence "combien l'amour est une force qui comprend et gère toutes les forces. L'amour est lumière vu qu'il éclaire celui qui le donne et celui qui le reçoit… L'amour est puissance puisqu'il multiplie le meilleur de ce qui est en nous et permet à l'humanité de ne pas s'éteindre dans son égoïsme aveugle. Cette force explique tout et donne un sens majuscule à notre vie. Probablement nous ne sommes pas encore prêts à construire une bombe d'amour assez puissante pour détruire toute la haine, l'égoïsme, l'avidité qui envahissent la planète chaque jour".

Comment revitaliser l'Europe

Les nouveaux dirigeants issus des élections européennes de mai 2019 devraient se concentrer à revitaliser l’Union européenne avec une vision concrète mais aussi idéale axée sur deux points essentiels :

Tout d’abord, une politique d’éducation à l'Europe, inspirée par l'exemple des Pères fondateurs, et visant à stimuler l’émergence d’une identité européenne, seule capable de faire face à l’internationale des nationalismes et du repli sur soi qui se (re)développe dangereusement sur notre continent.

Ensuite et en ligne avec le point précédent, les dirigeants européens devraient dépasser les petits pas pragmatiques (utiles et avantageux comme le roaming ou la baisse des prix de communications mais non suffisants) et donner une âme à l’Europe.

Nous espérons, avec Laurent Gaudé, que l’Union européenne soit pour le monde entier le symbole lumineux de l’audace, de l’espoir, de l’esprit et de la liberté.