Aéroport de Tunis. 29 mars 2002. L’entrée dans le pays n’est guère aisée. Le douanier hostile et suspicieux essaye de savoir pourquoi un avocat belge vient passer 24 heures sur le territoire tunisien. Sait-il que ce voyage n’a rien de touristique ? Sait-il que le lendemain des opposants au régime, dont le leader communiste Hamma Hammami, vont être jugés et se voir reprocher des accointances avec les milieux islamistes afin de mieux justifier le sort qui leur sera réservé ? Sait-il que de nombreux avocats européens viennent constater de visu, pour en témoigner ultérieurement, ce qu’est une justice totalitaire ? Quoi qu’il en soit, l’atmosphère est lourde, pesante. Le procès est une triste parodie.

Il est veillé à ce que l’audience ne soit publique qu’en apparence. Le palais de justice est encerclé par les forces de l’ordre et seuls y entrent - non sans mesures vexatoires - les observateurs étrangers. Une fois ceux-ci dans la salle d’audience, les forces de l’ordre tabassent l’un ou l’autre opposant. Les avocats plaident en vain. Nul ne songe un instant, à répondre à leurs arguments. Ils ont à peine fini leurs plaidoiries que la cour se retire pour, dans la nuit même, condamner Hamma Hammami à trois ans de prison.

A l’époque, pourtant, les touristes déferlaient en masse pour se dorer, huileux, sur les magnifiques plages tunisiennes ou pour goûter à la douceur de l’air à Hammamet ou Sidi Bousaid.

Aéroport de Tunis. 27 juin 2011. L’entrée dans le pays est aisée. Le douanier est souriant, blagueur. Tout a changé. Quelques heures passées à Tunis permettent de comprendre que la liberté a un parfum, un goût, une musique. Sur l’avenue Bourguiba, des hommes, des femmes, des enfants déambulent. Il y règne une atmosphère douce, légère, paisible. Les Tunisiennes et les Tunisiens semblent avoir été touchés par la tranquillité. Bien sûr, il y a devant eux nombre de déceptions et d’amertumes car la vie, la vraie, ne finit toujours pas de prendre le pas sur le rêve. Mais rien ne serait pire que de bouder le plaisir de l’instant, ce moment saisi au vol où un peuple brimé, atrophié, minéralisé se remet en mouvement. Un peuple qui parle, qui pense, qui a cessé d’avoir peur.

Quel bonheur aussi de retrouver les interlocuteurs qui avaient été les miens lors de mon passage fugace, neuf ans plus tôt. Ils n’avaient rien oublié. Ils se souvenaient des visages, des noms des quelques-uns qui étaient venus, avec tant d’impuissance, leur manifester leur solidarité. Parmi eux, il y a Moktar Trifi, avocat et président de la Ligue des droits de l’homme. Un homme tenace, intègre et courageux. Un homme qui n’a jamais plié l’échine devant le pouvoir. Pendant des années, il a fait semblant d’être avocat pour l’être toujours. Il a subi des humiliations quotidiennes car c’était la seule manière de résister. Il raconte notamment qu’un juge, recevant des conclusions dans lesquelles un avocat avait consigné ses arguments, les avait aussitôt découpées dans le sens de la longueur pour en remettre la moitié à celui qui les avait rédigées. Une forme absolue de mépris.

Moktar Trifi et d’autres ne se sont pas découragés pour autant et c’est aussi grâce à eux que tout un peuple s’est embrasé pour retrouver une liberté que l’on croyait perdue à jamais. Etre avocat, même en ne servant en rien, a été œuvre de résistance. Moktar Trifi a promis d’aller passer la nuit à Tripoli et à Bagdad le jour où la Libye et la Syrie auront, comme son pays, retrouvé la liberté C’est cela, le rêve arabe, et il est doux de le partager. Malheureusement, certains font le chemin à l’envers. Aujourd’hui, les touristes, effarouchés, délaissent la Tunisie. Puissent-ils, à leur tour, modestement, participer au rêve de tout un peuple et retrouver le chemin des magnifiques plages tunisiennes, et goûter la douceur de l’air à Sidi Bousaid ou à Hammamet.

Marc UYTTENDAELE

Chroniqueur