Une opinion d'Etienne Hubin, professeur d’Histoire au Lycée Mater Dei à Woluwe-Saint-Pierre.

Un petit point bleu pâle, perdu dans l’immensité du cosmos. En voyant cette extraordinaire photo de la Terre prise en 1990 par la sonde Voyager I, alors à plus de six milliards de kilomètres de notre planète, le célèbre astronome Carl Sagan écrivit cette phrase pleine de sens : "Songez aux rivières de sang déversées par tous ces généraux et empereurs afin que, nimbés de triomphe et de gloire, ils puissent devenir les maîtres temporaires d’une fraction… d’un point" (Carl Sagan, Pale Blue Dot: A Vision of the Human Future in Space, 1994). Ce minuscule point quelque part dans l’immensité silencieuse du cosmos, dans la solitude oppressante de cet océan noir, c’est notre maison, notre huis-clos. Nous sommes condamnés à y vivre, à y survivre pour beaucoup d’entre nous. Ce huis-clos, nous avons le devoir de le transformer, de l’améliorer afin d’y instaurer un maximum de justice. La situation actuelle nous le rappelle avec fracas. Le racisme encore tellement présent au quotidien, les débats houleux qui secouent les multiples zones d’ombres de notre histoire, ne font que renforcer l’urgence de transformer ce huis-clos.

En 1885, qu’apprenait-on à l’école ?

Faut-il condamner les violences policières ? Oui, sans aucun doute, et avec la plus grande fermeté. Mais il faut aussi condamner toutes les violences ! Faut-il déboulonner des statues ? Faut-il interdire aux plus jeunes la lecture de Tintin au Congo ? Ici, les réponses me semblent plus nuancées. Lorsqu’on évoque les zones sombres de notre histoire, comme la colonisation par exemple, une mise en contexte s’impose. Les hommes et les femmes qui nous ont précédés ne pensaient pas comme nous ! Les mentalités ont évolué, fort heureusement, bien que de trop nombreux exemples nous montrent qu’il y a encore beaucoup à faire. En 1885, dans un discours resté célèbre à l’Assemblée nationale française, Jules Ferry défend avec force le système colonial en ces termes : "Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures" (Jules FERRY, Discours à l’Assemblée nationale, Paris, 28 juillet 1885. Extrait du Journal Officiel, 29 juillet 1885). Ce texte, des générations d’étudiants l’ont analysé en classe d’Histoire. Jules Ferry croit aux races, comme la majorité des intellectuels de son temps ! Jules Ferry est convaincu qu’il y a des races supérieures et des races inférieures… comme la plupart des Occidentaux de son époque, à de rares exceptions près. Evidemment qu’aujourd’hui, de tels propos sont condamnables. Mais en 1885, qu’apprenait-on à l’école ? Ce racisme qui structure le système colonial est bien entendu inacceptable. Mais, même s’il ne se justifie pas, même s’il nous dépasse totalement aujourd’hui, il peut s’expliquer (mais j’insiste, pas se justifier) dans le contexte de l’époque.

Faire table rase du passé, c’est prendre le risque de voir les vieux démons revenir

L’entreprise coloniale de la Belgique est certes condamnable aujourd’hui. Le rôle trouble du roi Léopold II alimente le débat depuis bien longtemps d’ailleurs. Mais quel est le sens de déboulonner des statues ? J’ai l’impression que beaucoup de nos contemporains oublient que l’Histoire n’a pas commencé avec eux ! Faire table rase du passé, c’est prendre le risque de voir les vieux démons revenir, c’est prendre le risque de répéter les erreurs commises.

Professeur d’Histoire dans l’enseignement secondaire depuis bien longtemps, j’aborde l’histoire du Congo et de la colonisation en classe de cinquième générale chaque année. Je n’ai pas attendu les événements récents pour le faire. Même si ce n’est pas simple, même si ce regard sur notre histoire est délicat et polémique, cela m’a toujours semblé essentiel de s’y atteler. Ce qui me gêne dans la polémique actuelle, ce sont les effets d’annonce (on découvre subitement qu’il y a eu des dérives au Congo) et les réactions "à chaud", sans aucun recul. C’est peut-être tendance de déboulonner des statues. Cela donne sans doute bonne conscience d’interdire à ses enfants la lecture de Tintin au Congo. Cela me semble surtout une manière habile d’éviter de regarder l’Histoire en face, et donc de remettre ces "oeuvres" dans le contexte historique qui les a vu naître.

Les amalgames

De même, les amalgames entre police, racisme, violence, tout comme entre colonisation et racisme, tout cela me semble bien réducteur. Les manifestations les plus récentes ont tendance à mettre dans le même sac toutes les polices du monde. Lors d’une manifestation Place de la République à Paris début juin, durant le direct d’un envoyé spécial d’une chaîne d’information en continu, un manifestant s’est placé derrière le journaliste, face à la caméra, brandissant un panneau sur lequel était inscrit : "Police = racisme, violence, impunité". Aucune réaction de la chaîne ni lors des débats en plateau qui ont suivi le reportage ! Il faut oser le dire : la police belge ou la police française n’ont rien à voir avec la police américaine ! Evidemment que le racisme est totalement à condamner, évidemment qu’il y a des bavures, des dérives et des excès qui ne peuvent demeurer impunis, mais l’instrumentalisation que l’on fait aujourd’hui, notamment de la mort tragique et scandaleuse de George Floyd, me paraît pour le moins étrange.

Mais au fond, si nous gardions en tête le minuscule point bleu pâle de la photo qui enchanta Carl Sagan, si nous faisions preuve d’humilité et comprenions enfin que c’est là notre demeure définitive. Si nous faisions tout pour transformer cette maison afin que chacun y ait sa place et s’y sente bien, quelles que soient sa couleur, ses origines ou sa culture, alors oui, nous resterons dans l’Histoire ! Non pas sous la forme de statues de bronze sans âme qui seront tôt ou tard vandalisées, mais à travers les générations futures qui vivront enfin dans un monde digne où chacun aura sa place, et où la vie de tous, sans exception, comptera !

Titre de la rédaction. Titre original : "Un petit point bleu pâle…"