La notion de péché - si différente de celle de l'autoculpabilisation morbide - est, finalement, une bonne nouvelle : le mal que tu as fait est pardonnable et pardonné. Cette vérité de foi peut être célébrée dans un sacrement, celui de la Réconciliation. Une expérience à redécouvrir.

Qu'est-il donc arrivé au péché ?

Mais qu'est-il donc arrivé au péché pour qu'on ne puisse plus utiliser ce mot sans une certaine gêne ? Serait-on aujourd'hui tous devenus innocents ? Reconnaissons qu'une certaine pratique routinière de la confession n'y est pas pour rien. Ne centrait-on pas, consciemment ou non, toute la "pastorale du péché" sur la peur de la punition plutôt que sur l'appel à la conversion, confondant deux mots latins : poenitentia (punition) et pænitentia (conversion) ?

N'aurait-on pas fait du péché - cette adoration qui se trompe d'objet, selon le mot de Marguerite Yourcenar - une infraction à un règlement, à une liste d'obligations ? Or il est de l'ordre de la relation : se couper de Dieu et des autres, ceci entraînant cela et réciproquement. Se reconnaître pécheur, c'est d'abord prendre conscience de la "désorientation" profonde de notre vie : nous sommes tournés vers nous-mêmes et non vers les autres. "J'ai eu un grand amour, fait dire Camus à Clamence dans "La chute", et ce grand amour, c'est moi-même !". Certains actes viennent alors comme matérialiser notre péché, ce "désordre" de notre vie, cette déconstruction de nous-mêmes. Ce sont eux que je peux avouer. Dans la foi, je comprends que c'est finalement vis-à-vis de Dieu que j'ai péché, car il est mon créateur, celui qui souhaite ma profonde humanisation et m'a donné la liberté pour que je puisse me créer moi-même.

Un acte de liberté et d'espérance

Se reconnaître pécheur : un acte d'humilité, a-t-on parfois insisté. Certes. Mais surtout de "liberté" et de "responsabilité". Plaider coupable, c'est reconnaître que si le monde n'est pas tel que je le voudrais, j'y ai ma part de responsabilité. Le mal ne s'impose pas à moi. Il est du registre de la liberté. Les excuses sans cesse recherchées sont une manière de minimiser "ma" liberté radicale. Reconnaître mes torts, c'est proclamer, en creux, ma grandeur : je suis un être libre. Il y a une part du réel sur laquelle j'ai prise. Personne ne m'ôtera la responsabilité de mes actes - ni ceux qui sont bons ni les autres -, même si ceux-ci sont posés à l'intersection de nombreuses influences et circonstances.

Plaider coupable est donc un acte grand - Je ne suis en effet pas une touche de piano (Dostoïevski) - et d'espérance. Le but n'est pas d'avouer pour se mettre en règle, mais pour se remettre en route, pour ré-ordonner notre vie, la ré-orienter. Il s'agit de passer du "je n'aurais pas dû..." au "je suis appelé à..." (Marc Faessler).

Devant qui donc vais-je me reconnaître pécheur ? Devant Dieu, bien sûr. "Contre toi et toi seul, j'ai péché", dit le Psaume 51. Ma conscience, elle, serait mauvais juge ou bourreau impitoyable et l'humanité est prisonnière des mêmes maux que moi. Face à la croix du Christ, nous découvrons que le "juge" devant lequel nous plaidons coupables est aussi notre victime et qu'il pardonne, car il n'est qu'amour, insistait le père Varillon. Le péché devient alors une occasion - oh ! paradoxe - de se rapprocher de Dieu, comme lorsqu'on fait un noeud d'une corde coupée : les extrémités sont maintenant plus proches. Le fils prodigue ne s'était jamais senti si bien dans les bras de son père que lorsqu'il revint après des mois d'errance et de galère.

Sortir de la culpabilité

Je serais de ceux qui, avec Christine Cayol ("Je suis catholique et j'ai mal", Seuil 2006), disent que le sacrement de "confession" (pour employer le vieux mot) fait partie du génie du catholicisme. Dans un monde où l'on a tant de peine avec la responsabilité, la culpabilité, la reconnaissance des fautes du passé... le sacrement de "réconciliation" (voilà le nouveau mot !) fait figure, depuis longtemps, de précurseur.

Au fil des générations, il a rendu libres quantité d'hommes et de femmes. Que l'on se souvienne d'un Charles de Foucauld pour qui toute l'aventure a commencé en l'église Saint-Augustin (Paris) lorsque l'abbé Huvelin a eu l'audace de lui dire : "Confessez-vous ! "Nous avons tous des comptes à régler avec notre passé. Soit nous ressassons sans cesse nos maux et nous restons paralysés, enfermés dans une culpabilité morbide, soit nous passons à un aveu libérateur.

Le chrétien est habité par la certitude que Dieu est plus grand que sa faute et que son pardon aura toujours le dernier mot. Encore faut-il que cette expérience intérieure soit confirmée de l'extérieur. "Seul, tu ne sauras jamais vraiment si c'est la grâce de Dieu qui t'a touché ou ton émotion, si tu t'es pardonné toi-même ou si c'est Lui qui t'a pardonné", a pu écrire l'évêque italien Bruno Forte. Et tout commence par l'écoute. J'étais prisonnier de mon colloque intérieur avec moi-même, remuant mes excuses et ma peur d'être coupable, et voici quelqu'un qui m'écoute, sans me juger. "Etre écouté, c'est le commencement de la guérison de l'âme", disait Frère Roger de Taizé.

Tant que ce sentiment de culpabilité reste diffus, nous n'avons pas prise sur lui. Il est donc bien utile d'y mettre des mots. L'aveu, estime la tradition juive, doit être verbal si l'on veut être totalement conscient de son péché. Le Mahatma Gandhi raconte comment, à l'âge de quinze ans, il s'était rendu coupable d'un vol. Il résolut de tout avouer à son père, mais il craignait le chagrin que cela pourrait lui causer. Il écrivit cependant son aveu et soumit son bout de papier à son père. Celui-ci, tout en lisant, pleurait. La lecture finie, il déchira la lettre. "Ma confession avait complètement rassuré mon père à mon sujet et avait augmenté au-delà de toute mesure l'affection qu'il avait pour moi", conclut-il.

Grâce à cette parole échangée dans le cadre du sacrement, c'est finalement avec l'humanité que je renoue. Je m'obstinais, tel Raskolnikov dans "Crime et Châtiment" de Dostoïevski, à cacher ma faute à tout le monde et voici quelqu'un qui m'accueille sans me juger. Je me sens à nouveau humain parmi les humains et j'acquiers ainsi la certitude que Dieu non plus ne me condamne pas. Je me souviens de Philippe, connu maintenant sous le nom de Tim Guénard. Après une vie de désordre, il fit la connaissance d'un prêtre. Des liens étroits se tissèrent entre eux. Dans cette rencontre humaine, il découvrit un Dieu que, jusque-là, il ne connaissait pas : "Puisque, m'a-t-il confié," un homme m'avait ainsi pardonné, je me suis dit que Dieu aussi m'avait pardonné".

© La Libre Belgique 2006