Une opinion de Renaud Maes, sociologue, professeur à l'Université Saint-Louis et rédacteur en chef de La Revue Nouvelle.

L’instauration d’un "test facultatif d’orientation" à l’entame des études est une mauvaise idée qui ne permettra ni de répondre à l’important taux d’échecs, ni de véritablement aider les étudiants.

Les partis de la majorité politique en Fédération Wallonie-Bruxelles ont inscrit dans l’accord de gouvernement la mise en place d’un test d’orientation facultatif pour contrer le taux d’échec dans l’enseignement supérieur, avec un système d’accompagnement individualisé visant à "combler" des "lacunes" éventuelles. Exposant ses priorités, la ministre Valérie Glatigny a insisté sur cette mesure comme "première piste pour contrer l’énorme taux d’échec".

Ce discours n’est pas neuf : il mérite toutefois une mise à l’épreuve de quelques faits connus sur notre système d’enseignement.

1. Le système d’enseignement belge est l’un des champions des inégalités parmi l’ensemble des pays développés. Chaque étude Pisa montre un écart de performance important entre les "meilleures" écoles, fréquentées par les élèves issus des milieux plus favorisés (en capital économique et culturel) et les "moins bonnes", fréquentées par les élèves issus des milieux populaires. Cela a une conséquence très pratique : même s’ils sont toutes et tous titulaires du CESS, les élèves ne sont, en réalité, pas du tout égaux face à l’enseignement supérieur.

2. La réussite dans l’enseignement supérieur est très fortement corrélée au capital culturel familial. En d’autres termes, les enfants de parents diplômés ont plus de chances de réussite dans le supérieur que les autres. Plus encore, comme l’a montré la sociologue Maud Van Campenhoudt il y a sept ans, le fait même d’envisager des études supérieures est fortement corrélé au fait de provenir d’un milieu universitaire (ou équivalent).

3. Les "miraculés universitaires", c’est-à-dire les étudiants qui viennent de milieux sociaux particulièrement peu favorisés et n’ont pas suivi les parcours scolaires préparant optimalement au supérieur mais qui réussissent malgré tout, témoignent tous d’un même mécanisme d’affiliation progressive à l’université, notamment au travers de rencontres menées sur les campus durant l’année. Insistons : c’est en fréquentant l’université que les "miraculés" arrivent à en décrypter les codes, à déployer des méthodes de travail adaptées (en s’inspirant notamment d’autres étudiants) et à "rattraper" leurs lacunes éventuelles.

4. Il n’existe aucun système bien conçu d’orientation aux études supérieures en Belgique, s’inscrivant dans un travail de temps long (sur plusieurs années), intégré à ou, à défaut, articulé avec l’enseignement secondaire, permettant d’avoir une information claire (complète, précise et accessible) sur les filières de l’enseignement supérieur. Concrètement, chaque institution du supérieur continue à lancer des campagnes de marketing pour recruter les étudiants avec comme objectif d’en inscrire plus que les autres. Notons qu’à ce niveau, la déclaration de politique communautaire propose un chantier important passant par des "assises de l’orientation" : on peut dès lors se poser la question de la cohérence entre le fait de lancer un tel processus réflexif d’un côté et la promotion d’une mesure manifestement déjà acquise de l’autre.

5. Il n’existe pas de "mode unique d’apprentissage" et ce faisant, pas de test convaincant de "l’apprendre à apprendre". Par contre, on sait que l’étude nécessite du temps et de la disponibilité… à ce niveau, la charge mentale et horaire de plus en plus lourde qui pèse sur les étudiants précarisés est à n’en pas douter beaucoup plus nuisible à leur réussite que leur organisation d’étude. Pour ne prendre qu’un exemple, la pression de certains CPAS pour forcer les étudiants à jober malgré une seconde session (de plus en plus inévitable dans un système de parcours annuel étudiant où certains devraient présenter deux examens simultanément), fait beaucoup pour compromettre la réussite des étudiants concernés - qui sont de plus en plus nombreux.

6. La baisse du taux d’encadrement dans le supérieur, conséquence inéluctable d’une baisse continue du financement par étudiant depuis les années 1980, a comme effet connu, documenté et parfaitement modélisé la baisse du taux de réussite.

Dans le contexte décrit ci-dessus, la mise en place d’un système de "test facultatif d’orientation" peut poser problème.

1. Il individualise la responsabilité d’un dysfonctionnement structurel de notre système d’enseignement : finalement, les lacunes ne seraient qu’un problème "personnel" d’un étudiant qui "n’a pas appris à apprendre". Il permet donc l’inaction politique en amont du supérieur, le maintien d’un système qui ne garantit ni l’égalité, ni l’équité, ni même "l’égalité des chances". Il permet en aval de ne jamais soulever le problème de l’encadrement et du personnel académique nécessaire pour donner des cours permettant au minimum une transmission efficace de savoirs - on ne rêve même plus de participation ou de coconstruction.

2. Il permet de se dispenser d’une réflexion approfondie sur le "passage" entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, alors même que la déclaration de politique communautaire entend lancer des initiatives à ce sujet autrement plus prometteuses en termes d’augmentation des chances de réussite future des élèves "transitionnant" vers le supérieur (notamment les "immersions" qui, bien organisées et encadrées, sont des outils qui ont démontré leur efficacité, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas).

3. En tant que diagnostic précoce, il risque de décourager a priori les quelques élèves qui pourraient devenir ces "miraculés" en fréquentant les institutions, renforçant ce faisant la dimension endogène de notre enseignement supérieur et singulièrement la fermeture sociologique de nos universités.

4. Il confond dans un même ensemble la question d’un projet d’études (voire d’un projet de vie), qui est le fondement de l’orientation, et la question des "prérequis" de l’enseignement supérieur. Car finalement, ce test facultatif dont on nous dit qu’il sert à "orienter" ne sert-il pas à dire "cette orientation n’est pas à ta portée" ? En d’autres termes, il ne s’agit pas a priori d’une mesure "d’orientation positive".

En conclusion, cette mesure risque fortement d’être contre-productive par rapport aux objectifs affichés de lutte contre l’échec et de démocratisation de l’enseignement supérieur. Tout, pourtant, démontre aujourd’hui que pour aboutir à la fois dans l’objectif d’un certain épanouissement individuel et dans celui, plus pragmatique, de l’obtention d’un diplôme, l’orientation doit avant tout être question de démarche, de temps longs, voire d’essais et… d’erreurs.

Finalement, l’enjeu peut se résumer à une question de perspective. Veut-on lutter contre l’échec par simple souci de rationalisation économique ? Dans ce cas, la mesure la plus efficace sera une sélection des étudiants sur base… du diplôme de leur mère, lequel est le meilleur prédicateur de leur réussite. A contrario, veut-on lutter contre l’échec parce qu’il est socialement injuste, décourageant un grand nombre de jeunes de poursuivre des études supérieures alors qu’ils pourraient aboutir dans leur démarche si notre système était mieux conçu ? Dans ce cas, le test facultatif est sans aucun doute largement insuffisant et ses effets pervers potentiels méritent un examen très attentif. C’est sans doute cette alternative, économies ou justice sociale, que la ministre devrait examiner urgemment, car les deux optiques ne sont pas forcément conciliables.