Une opinion des médecins bénévoles Paul Massion et Samy Bayoudh, au nom de la Commission de Surveillance Pénitentiaire de Lantin.

En plus des difficultés liées à la crise du Covid, ces médecins doivent travailler avec un programme informatique ("Epicure") complètement dépassé, qu’on leur refuse de mettre à jour depuis 2013. Conséquence ? Erreurs de prescription, pannes informatiques, non-accès au réseau de santé dont tous les autres citoyens bénéficient, non-accès aux données de vaccination (Vaccinnet) pour les détenus, ... La liste est longue. En prime, voilà que leurs prestations ne sont plus comptabilisées par le programme et que leur salaire est amputé d’autant. Par contre, on veut les forcer à signer des attestations de bonne santé ("fit to fly") pour pouvoir extrader des détenus : pour ça, oui, pas de problème ! Leur liberté thérapeutique est mise en danger.

Depuis 2017, le KCE (Centre Fédéral d'Expertise des Soins de Santé ) implore le Ministère de la Santé de reprendre en main la santé des détenus, confiée par défaut jusqu’à ce jour au Ministère de la Justice. La réticence des autorités s'appuie sur l'argument qui consiste à affirmer, à tort, que "le grand transfert" coûterait trop cher à la sécurité sociale. La situation est aussi absurde que si, à l’hôpital, les médecins engageaient quelques valeureux juristes pour juger des accusés hospitalisés, mais sans accès au greffe ni à leurs dossiers. Bienvenue en Belgique, fière défenseuse des droits de l’homme !

Désertions

Depuis novembre 2020, les médecins de Lantin réclament à cor et à cri de l’aide logistique et l’engagement de nouveaux collègues, car ceux qui se sont engagés désertent les uns après les autres, une fois confrontés aux conditions de travail du terrain. Nombre de médecins spécialistes plient bagages. Il n’y a plus qu’un seul psychiatre, 3 matinées par semaine, pour près de 1 000 détenus, dont 40 internés à l’annexe psychiatrique.

Désespérés, les médecins généralistes de Lantin ont envoyé, ce 1er juin 2021, un dernier cri d’alerte aux responsables politiques. Ont-ils reçu une réponse du ministre de la justice ? Pas même un accusé de réception. Trop, c'est trop. Ils n’ont plus que le triste choix de la grève pour se faire entendre. Sans réponse satisfaisante, dans moins d’une semaine, ce mardi 15 juin 2021, la prison de Lantin sera vide de tous ses médecins généralistes et de nombreux spécialistes. Les infirmiers et les agents pénitentiaires feront de leur mieux, à la guerre comme à la guerre. Pour les prescriptions ? Les détenus attendront. Qu’on se le dise : ce ne sera pas le moment pour eux de faire un infarctus, une détresse respiratoire, une thrombose au cerveau, une crise d’épilepsie, une hypoglycémie, une fracture, un abcès, ou un cancer…

"Personne ne peut prétendre connaître vraiment une nation, à moins d’avoir vu l’intérieur de ses prisons. Une nation ne doit pas être jugée selon la manière dont elle traite ses citoyens les plus éminents, mais ses citoyens les plus faibles". (Nelson Mandela). Messieurs les Ministres, Messieurs Van Quickenborne et Vandenbroucke, de grâce, si vous croyez que les détenus ont le droit d’être soignés comme tous les autres citoyens, si les droits de l’homme en Belgique s’appliquent vraiment à tous les humains, alors il est urgent de nous en convaincre. Confiez au Ministère de la Santé le soin de s’occuper de la santé des détenus. Et entre-temps, créez au moins des conditions de travail humaines pour ces médecins à genoux, à bout de souffle… Les entendez-vous ?...