Ex-patron du service info de la VRT, Jos Bouveroux a été pendant 40 ans l’observateur privilégié de la politique belge. Dans un livre, "De barst in België" ("La fracture belge", éditions Van Halewyck), il retrace les occasions ratées d’une coexistence harmonieuse entre néerlandophones et francophones.

D’emblée, la coexistence s’annonce problématique : le 27 septembre 1830, c’est le drapeau français qui flotte à Bruxelles sur l’hôtel de ville. Pour les membres du gouvernement de l’époque, dont Charles Rogier, la Belgique appartient à la culture française. Aux aspirations modérées d’émancipation flamande, le pouvoir politique francophone réagit par sa menace de "séparation administrative", afin d’exclure toute utilisation du néerlandais en Wallonie. La florissante culture associative de quelque 360 000 Flamands au Sud est détruite. Ce refus du bilinguisme a inspiré à Jules Destrée son fameux message au Roi : "Sire, il n’y a pas de Belges".

Le désir flamand d’avoir une université néerlandophone à Gand est jugé intolérable. En ordonnant que des cours universitaires en néerlandais soient organisés à Gand, l’occupant allemand, dans le cadre de sa "Flamenpolitik", exploite habilement l’attitude intransigeante des francophones. Une tendance radicale du mouvement flamand en tire la conclusion qu’une rupture avec l’Etat belge permettra à la Flandre de se développer sans réserve. À propos de cette rupture fatale, Jos Bouveroux rappelle le rôle des cercles catholiques intégristes de Flandre occidentale, dont fait partie Cyriel Verschaeve, qui incitent à la collaboration avec l’Allemagne.

La politique revancharde de l’élite politique francophone en fait une fracture ouverte. Même un modéré comme le jeune Lode Craeybeckx, futur bourgmestre d’Anvers, est condamné à cinq ans de prison et à l’abrogation de ses droits civiques, parce qu’il a été étudiant à Gand. Dix ans plus tard, 39 Flamands sont toujours incarcérés pour raisons politiques. Parmi eux, Joris Van Severen, fondateur du Verdinaso. Déjà en 1921, on tente d’instaurer le système des doubles majorités, afin d’organiser un blocus sur la majorité démographique flamande. Dans son testament politique, le roi Léopold III expliquera, trente ans plus tard, la crise de la Belgique par un mépris permanent pour les Flamands et par "l’égoïsme et l’attitude bornée d’une minorité qui refuse de parler le néerlandais".

Pour les fondamentalistes flamingants, l’inflexibilité de l’establishment belge est un terreau idéal pour monopoliser le mouvement flamand et pour le conduire aux mêmes erreurs que celles commises durant la guerre 14-18, cette fois sous le drapeau nazi. Le fossé s’élargit encore et après la guerre, la vieille tentation française fait sa réapparition au Sud. En 1945, le Congrès wallon choisit en majorité l’adhésion à la France. Une réunion avec le consul général de France propose le socialiste Joseph Merlot comme Premier ministre du gouvernement séparatiste et André Renard comme ministre de la Défense. Le système de répression par des auditeurs militaires aux pouvoirs discrétionnaires est instauré sans délibération parlementaire. Les dizaines de milliers de petits flamingants de seconde zone condamnés essaieront de se faire une nouvelle vie dans l’anonymat de la métropole anversoise.

Une nouvelle offensive contre toute influence politique flamande - après la guerre, à peine un quart des ministres sont flamands - crée le berceau idéal pour une nouvelle vague de nationalisme flamand. À la lumière de la situation actuelle, l’auteur aurait pu emprunter pour son livre le titre du célèbre livre de Barbara Tuchman : "La marche folle de l’histoire". A lire le livre de Bouveroux, on pourrait se dire que l’existence de la Belgique tient en quelque sorte du miracle.

Jan DE TROYER

Chroniqueur