Une opinion de François Perl, directeur général du service des indemnités de l'Inami (s'exprime à titre personnel).

Les mécanismes qui régissent les différents impacts d’une crise économique sont particulièrement complexes à anticiper dès que l’on sort du cadre de l’analyse macroéconomique. On mesure, en général, la fin des crises à l’aune d’une série d’indicateurs prévisionnels qui permettent de déterminer l’échéance à laquelle l’économie fonctionnera à nouveau "normalement". La crise économique consécutive à l’épidémie de Covid-19 ne fait pas exception à cette règle, et la perspective d’un "déconfinement" progressif a fait dire à certains, comme le gouverneur de la Banque nationale Pierre Wunsch, que le "gros de la crise était dernière nous".

Dépressions, burn out, suicides

Indépendamment des risques sanitaires liés directement au rebond éventuel de la pandémie, il est un enjeu de santé publique qui semble être dans l’angle mort des radars des décideurs politiques et économiques : la crise de la santé mentale qui semble se profiler.

Il sera pourtant difficile de dire, cette fois-ci, que nous n’étions pas prévenus. La crise financière de 2008 a permis de faire avancer considérablement une meilleure connaissance des interactions entre les récessions économiques et l’état de santé mentale des sociétés qui en ont été affectées. Une série d’études rétrospectives ont permis d’établir un bilan sanitaire inquiétant de cette crise. Outre la progression d’une série de maladies comme le cancer ou les accidents cardiovasculaires, dont la corrélation avec les chocs économiques et sociaux continue de soulever de nombreuses questions, ce bilan est particulièrement désastreux en matière de santé mentale avec, au niveau mondial, une hausse substantielle du taux de suicides et du nombre de dépressions, en lien directs ou indirects avec les conséquences de la crise. En Belgique, il est difficile, par exemple, de ne pas voir une conséquence de la crise financière dans la très forte hausse du nombre de cas d’invalidité pour des diagnostics liés à la santé mentale (essentiellement des dépressions et des burn out).

Effets du confinement et de la crise

Les premiers indicateurs relatifs à la crise de la Covid-19 sont inquiétants. Ils montrent une détérioration significative du bien-être psychosocial à partir d’enquêtes menées notamment par Sciensano, dont la troisième et dernière étude révèle une persistance importante des pensées suicidaires ou des troubles dépressifs et d’anxiété malgré les perspectives du "déconfinement".

Par rapport à la crise financière, la crise actuelle agit sur deux plans :

- Les effets négatifs du confinement sur le bien-être psychologique ;

- Les effets à long terme que la crise économique va produire à la fois sur le fonctionnement du monde du travail et sur les risques de développement d’un chômage massif dont les liens directs avec la détérioration de la santé mentale sont établis depuis longtemps.

Qui est touché ?

Les conséquences de la Covid-19 sur la santé mentale touchent potentiellement une très large part de la population : les enfants et adolescents, les actifs et les inactifs, les personnes âgées. Elles viennent se greffer sur une situation déjà problématique puisque, tant du point de vue de la prévalence des problèmes de santé mentale dans la population belge que des coûts liés à la santé mentale rapportés au PIB, la Belgique se situe au-dessus de la moyenne des pays européens.

Outre les études précitées, de nombreuses remontées de terrain convergent pour dire que les conséquences de la crise se manifestent par l’aggravation de l’état de patients (hospitalisés ou non) qui souffraient déjà de problèmes de santé mentale avant le confinement, chez certains patients de la Covid-19 qui sont confrontés à des processus de revalidation complexes ou encore chez le personnel soignant et dans toutes les professions qui sont "restées sur le pont" pendant la crise. Encore plus inquiétant, ces remontées font aussi état de l’arrivée de nouveaux patients sans antécédents de santé.

De nombreux signaux d’alarme

Toute la difficulté réside à dégager des solutions à court et à moyen termes face à des problèmes dont la dissémination au sein de la population est, parfois, lente à se manifester. Bien entendu, il est essentiel de pouvoir bien objectiver les problèmes. Et d’accepter de considérer que nous manquons encore d’indicateurs solides qui nous permettent de dépasser ces constats empiriques. Cette situation est notamment due au fait que tant le recours au télétravail que celui au chômage économique ont pu donner l’impression de mettre les problèmes de santé mentale "sous cloche". Mais nous avons face à nous de nombreux signaux d’alarme qu’il serait dangereux d’ignorer. Et, à mesure que l’épidémie de Covid-19 se stabilise à un niveau admissible de nouvelles contaminations et que notre pays entame à échéance régulière de nouvelles phases de "déconfinement", le retour à la normale va rendre plus visible la situation de crise qui se joue dans le domaine de la santé mentale.

Accès aux soins et prévention

Une société ne se construit pas que sur des indicateurs macroéconomiques. Il est évident qu’un plan de relance économique doit viser, en premier lieu, un rétablissement des conditions de création d’une prospérité partagée et que cette prospérité aura une incidence favorable sur les conditions de santé physiques et mentales. Mais l’exemple de la crise de 2008 nous montre que la relance économique ne suffit pas, à elle seule, à améliorer le bien-être psychologique.

On ne peut que se réjouir de voir les responsables politiques envisager progressivement "l’après". La Première ministre, Sophie Wilmès, a entamé ces jours-ci les premières consultations en vue de l’élaboration d’un plan de relance. Ce tour de table serait une excellente opportunité pour qu’à côté du nécessaire plan de relance économique figure un plan de relance pour la santé mentale. Des investissements dans le secteur de la santé mentale (aussi bien pour améliorer l’accès aux soins que pour prévenir, notamment sur les lieux de travail) sont, en effet, indispensables si l’on ne veut pas nous retrouver, d’ici quelques mois, devant le constat que nous n’avons pas pu éviter d’être submergés par une autre crise sanitaire, celle de la santé mentale.

Titre et chapô sont de la rédaction.