Une opinion de Dominique de Crombrugghe, ancien Evaluateur spécial de la coopération au développement.

Si l'Union européenne ne dispose pas des compétences nécessaires à la gestion de la crise du coronavirus pour le bien de tous, créons-les et confions-les-lui. Et commençons par l'approvisionnement en matériel indispensable. Toutes les citations sont tirées des Mémoires de Jean Monnet, Fayard, Paris, 1988, 1ère partie, 3 1914-1918 L'action commune, pp 49-68.

Il manque dans nos hôpitaux, nos maisons de repos, nos cabinets médicaux, des masques de protection indispensables pour le personnel médical, des vêtements de protection et des tests.

Il semble que pour tous ces articles, les prix flambent et que des intermédiaires peu scrupuleux s'enrichissent grâce à ce marché juteux.

Les Etats eux-mêmes ne sont pas innocents et cherchent parfois à s'approprier des équipements qui ne leur sont pas destinés ou sans tenir compte des besoins d'autres Etats (voir notamment Die Presse, Vienne, 22 mars 2020 et La Repubblica, Rome, 21 et 22 mars 2020).

Il y a 105 ans

Tous les Etats membres de l'Union sont mis sous pression et font ce qu'ils peuvent pour assurer leur approvisionnement. Ils réagissent en ordre dispersé et en concurrence les uns avec les autres. On s’inquiète : où reste l’idéal européen de solidarité ?

Nous nous retrouvons dans une situation analogue aux besoins d'approvisionnement en céréales et en viande de la France et de l'Angleterre en 1915, il y 105 ans, en pleine guerre. Ces deux pays devaient importer 60% de leur consommation de blé et de viande pour leurs besoins civils et miltaires. Ils étaient en concurrence ouverte pour le plus grand profit des producteurs de blé canadiens ou argentins.

Quelques hommes, dont Jean Monnet, avaient été capables de convaincre leurs responsables politiques qu'il fallait abandonner cette concurrence et casser la spéculation en passant à un système d'achats groupés confiés à une entité supranationale. En 1915, à une époque où on ne pouvait imaginer aucune autorité au-dessus des Etats, il fallait être très visionnaire pour énoncer l'idée d'un abandon de souveraineté en vue du bien commun.

Le blé

Pour vaincre les résistances à ce projet, les négociateurs choisirent de l'appliquer d'abord à un seul domaine bien circonscrit : le blé. Le blé était une denrée essentielle, tant pour les armées que pour la poplulation civile.

La création d'une autorité supranationale, le Wheat Executive fut le moyen de dépasser une coûteuse concurrence entre pays alliés. Ce fut cet instrument qui allait désormais négocier et organiser l'approvisionnement en blé de la France, de la Grande-Bretagne et aussi de l'Italie qui était entrée en guerre en mai 1915. Le Wheat Executive était doté d'une structure légère – un représentant pour chacun des pays concernés; trois personnes pour négocier les achats et décider de la répartition de l'approvisionnent de 120 millions de personnes. Dans la limite des ressources financières disponibles, le Wheat Executive avait pleins pouvoirs pour faire face aux besoins des Alliés pour l'achat et la répartition des céréales et pour en assurer le transport. L'absence d'une décision unanime n'empêchait pas l'Executive d'agir. Dans le cas d'une différence d'opinion importante, le point en litige devait être soumis aux gouvernements respectifs.

"L'égalité d'accès aux ressources mondiales était ainsi pour la première fois organisée pour une denrée de base entre plusieurs pays. Le prix était unique et les restrictions, lorsqu'elles étaient nécessaires, réparties proportionnellement".

Il allait bientôt falloir organiser la solidarité internationale dans bien d'autres domaines, notamment celui des transports maritimes. Sans surprise, les négociateurs se heurtèrent " à des réflexes bien naturels d'égoïsme de la part des populations inquiètes pour leurs approvisionnements vitaux, chaque pays se sentant pressé par sa propre nécessité", mais leur volonté politique eut raison des réticences.

Une crise suffit pour nous retrouver comme en 1914

En rappelant ces précédents de solidarité, ce message s'adresse à ceux et celles qui doivent gérer aujourd'hui et dans l'urgence, tout comme il y 105 ans mais avec bien davantage de moyens d'information et de communication, l'approvisionnement en biens essentiels dans la lutte contre le coronavirus. Alors que nous reconnaissons tous les bienfaits des transferts de souveraineté de chacun de nos pays vers les Institutions européennes, une crise suffit pour nous retrouver comme en 1914. Septante ans après la Déclaration Schuman, c'est désolant.

On nous dit que l'Union européenne n'est pas compétente en matière de santé. Eh bien, donnons-lui cette compétence et commençons tout de suite par assurer en commun l'approvisionnement et la répartition des biens et des équipements nécessaires à la gestion de la crise du coronavirus.

Les citoyens européens, le personnel soignant en particulier, nos associations et nos entreprises font preuve de solidarité et leurs initiatives répondent à la multitude de besoins créés par la situation d'exception où nous nous trouvons. Cette solidarité est appelée à s'étendre rapidement à tous ceux et celles qui vivent dans des pays où les systèmes de santé ne sont pas préparés pour affronter cette pandémie.

Notre appel s’adresse à nos autorités nationales et européennes. Avez-vous la volonté politique de réagir à cette crise - comme aux suivantes qui ne manqueront pas de nous assaillir - en plaçant nos intérêts communs au-dessus des égoïsmes nationaux et en refusant tout repli national ?

Jean Monnet,disait : "Les hommes, lorsqu'ils sont placés dans certaines conditions, voient que leur intérêt est commun et dès lors sont portés à se mettre d'accord. Ces conditions sont que l'on parle du même problème, avec la volonté et même l'obligation de lui donner une solution acceptable pour tous."