Une opinion de Mikael Petitjean, professeur à l'IESEG et à la Louvain School of Management, Chief Economist chez Waterloo Asset Management.

Depuis le règne de Louis IX, qui était considéré comme le "premier roi de l’endettement", la dette publique a servi à atteindre des objectifs très variés. Elle a tout d’abord servi à financer la défense nationale pour asseoir le pouvoir des monarques ; elle a ensuite permis de produire des biens et services publics, tels que l’enseignement ou la fourniture d’eau potable ; et, plus récemment, elle a rendu possible l’octroi de droits et de prestations sociales, comme les retraites. Aujourd’hui, elle permet de lutter contre les conséquences du confinement.

On comprend aisément que la dette n’est pas riche en croissance future lorsqu’elle bénéficie aux plus seniors d’entre nous. C’est la dette qui comble le trou lorsque les cotisations sociales des travailleurs ne permettent pas de payer une augmentation rapide des retraites. Cette dette est intergénérationnelle car elle ne bénéficie nullement aux générations futures. Les retraites versées aujourd’hui ne sont pas des investissements pour demain : elles sont essentiellement consommées aujourd’hui.

Une trajectoire inquiétante

Il s’avère que les dépenses publiques de santé et de vieillesse, liées aux paiements de retraites, sont élevées en Belgique, comme en Allemagne, mais elles le sont encore plus en France, en Italie et en Grèce, qui dominent le classement. La Belgique se rapproche plus de l’Allemagne que de la France mais la trajectoire des dépenses de retraites y est inquiétante. Quant aux pays nordiques, ils affichent des pourcentages de 2 à 3 points en dessous de la Belgique et, sans surprise, tous une dette inférieure à 60 % du PIB à la fin 2019. Pourtant, les pays nordiques ne sont pas des "paradis néolibéraux".

Les dépenses sociales ont atteint en France et en Belgique 31,2 % et 28,9 % du PIB en 2018, soit les taux les plus élevés de l’OCDE. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi mais il ne faut pas pour autant ignorer le coût d’opportunité de toute dépense publique. Augmenter le poids des prestations sociales qui ne bénéficient pas aux plus jeunes, c’est renoncer à augmenter les dépenses qui sont plus riches en croissance future et rendent ainsi leur financement soutenable, comme les dépenses liées à l’enseignement et à la recherche.

Je serais accusé de prêcher pour ma paroisse si j’omettais d’écrire que, même dans le domaine de l’enseignement, les dépenses publiques en Belgique sont déjà très élevées, soit 2 points de PIB de plus qu’en Allemagne. La Belgique peut viser la première place en dépassant des pays comme la Finlande ou la Norvège. Il s’agirait d’un bel objectif en soi, notamment dans le cadre du plan de relance qui doit être avant tout un plan d’avenir, mais cela ne peut se faire sans une amélioration de la qualité de l’enseignement et de la performance des élèves dans les tests internationaux ; c’est un échec sur ce plan depuis plus de 20 ans.

Se pose la question fondamentale de l’organisation et de l’efficacité d’un euro additionnel de dépenses publiques. Cette question se pose d’autant plus urgemment que la trajectoire de la dette en Belgique va exploser de plus de 20 points, pour atteindre rapidement 120 % du PIB. C’était 130 % en 1995, mais on se demande ce qu’elle aurait été sans Jean-Luc Dehaene sachant que, dans le même temps, la dette en France atteindra 115 % contre… 56 % du PIB en 1995.

Réorganiser les dépenses publiques

Étant donné le niveau et la répartition actuels des dépenses publiques, le "potentiel de croissance future" de la dette est très faible. Si le contenu en croissance future de la dette se vide, les générations futures auront à affronter le visage d’un Janus tourné vers le passé, celui qui nous rappelle que la dette est associée au surendettement, à l’effondrement des banques, à des crises de change, ou à des explosions inflationnistes. La dette est alors considérée par les investisseurs comme un stock inerte, un boulet, un héritage du passé dont il faut se débarrasser par le désendettement.

Pour offrir aux générations futures le visage d’un Janus tourné vers l’avenir, il nous faudra au minimum réorganiser les dépenses publiques. Sans décision courageuse, la poursuite de la politique des taux d’intérêt réels négatifs par la BCE est notre seule voie de sortie.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.