Une Académie française qui snoba Molière, Balzac et Proust, ignora les femmes pendant 346 ans alors qu’aucun règlement intérieur ne l’y obligeait, et se vautra aux pieds de M. Pétain (1), avait décidément beaucoup à se faire pardonner. Avec Jean d’Ormesson forçant ses portes pour y accueillir Marguerite Yourcenar, qui n’y vint du reste que pour être adoubée, elle restaura un peu son image, quitte à s’entendre dire : "Non, Messieurs, vous n’étiez même pas misogynes. Vous vous êtes simplement pliés aux usages qui volontiers plaçaient la femme sur un piédestal mais ne permettaient pas qu’on lui avance un fauteuil". Mais c’est avec la seconde impétrante, Jacqueline de Romilly, en 89, que cette auguste assemblée, à la fois inutile et indispensable, renoua avec l’honneur, car c’était la plus douce, la plus intelligente et la plus attachante des membres d’un cénacle qui compte beaucoup d’appelés mais peu de lus. La rencontrer était un délice, avec elle on montait de dix étages sans que son savoir encyclopédique ne laisse percer la moindre cuistrerie : elle ne s’offusquait pas qu’on puisse avoir lu Blondin ou Dard mais être moins familier de Thucydide, son chouchou ! Elle finit dans une relative solitude et sans enfants, mais avait une foule d’amis, ses philosophes anciens pour elle toujours vivants, qu’elle présentait avec enthousiasme tant elle croyait à leur modernité qu’elle démontrait dans des livres certes exigeants, mais stimulants. Aveugle, elle ne se plaignait jamais, guidée par ses lumières intérieures, éblouissantes quand elle évoquait la culture et son frère jumeau l’éducation. Elle n’ignorait rien des difficultés de l’enseignement contemporain, mais plutôt que de maudire notre époque et de pester contre l’invasion américanoïde comme son collègue Jean Dutourd, qui vient de la rejoindre, elle se focalisait discrètement sur la compréhension des êtres et des sentiments, des situations et des passions. "Le meilleur moyen de réagir sainement dans la vie est de percevoir les idées et les problèmes avec une profondeur humaine qui seule leur donne leur vrai sens. La compréhension qui naît ainsi chez l’élève est la forme la plus haute de l’intelligence." Aux professeurs déboussolés, voire découragés, elle tenait des propos proches de la parabole du grain qui doit mourir pour devenir source de vie. Elle soutenait que le remède de la crise de l’enseignement se trouve dans sa nature même, qui a fait ses preuves pendant des siècles, et qu’il serait absurde de penser qu’au moment ou le besoin de ce remède se fasse si puissamment sentir, les premiers passeurs s’en détournent. "De tous les textes, de tout ce qui constitue le patrimoine de l’humanité, quelque chose se passe dans l’imagination des jeunes, s’y modifie, s’y implante, y prospère, et c’est ainsi que peu à peu ils seront non pas des héros d’Homère mais, du moins, des hommes de bien." (2)

Vœu pieux ? Non, un pari lucide sur la liberté, qui commence par celle de l’esprit, ce garde-fou, car pour elle rien ne comptait davantage que de se former une opinion à soi, savoir choisir sa voie, ne pas rester prisonnier de son milieu, éviter de tomber dans les pièges de la propagande et de la malhonnêteté. Résister aux sectes et aux tentations des idéologies séduisantes, refuser les leurres qui sont des impasses, voilà qui ne passe que par l’éducation, forcément. Ce qui exige aussi de savoir s’exprimer avec clarté et précision. Avec son livre "Dans le jardin des mots", elle démontra, avec sa subtilité habituelle, combien nous avons intérêt à mieux les connaître. Car communiquer n’est ni neutre ni innocent, et plus le langage est pauvre, plus il devient violent. Et la voici qui s’attarde, parmi cent, sur un mot grec, - xenos - qu’elle trouve merveilleux car il désigne tout ensemble l’hôte et l’étranger ; puis elle nous explique qu’hélas cette belle assimilation a plutôt mal tourné par la suite, que seul le sens péjoratif d’étranger à survécu, au détriment du lien d’hospitalité, des rites et obligations morales qu’il suppose. Cette noble dame était autant un puits de sagesse que de science. Avec son départ, le monde s’est appauvri.

(1) J’escamote son grade en application de sa condamnation à l’indignité nationale.

(2) In : Le trésor des savoirs oubliés, Editions de Fallois, 1998