Une carte blanche du Groupe candidature F(s), un ensemble d'artistes, autrices, directrices de théâtre, de centre culturel et de compagnies, adjointe artistique, comédiennes, metteuses en scène, chargées de production et diffusion (connues de la rédaction mais gardant l'anonymat pour des raisons professionnelles).

Nous avons fait un cauchemar...

Des aristocrates, des puissants se baladent dans leur domaine. Ils partagent leurs rêves respectifs. Le Duc vient de céder ses privilèges pour acquérir une nouvelle propriété où il aura la liberté de développer une agora pour le peuple. Ces hommes et leur famille sont de plus en plus riches, de plus en plus dominants. Le territoire est en partie sous leur contrôle.

Les alliées et alliés se baladent, et parlent bien sûr d’égalité.

Ils se rassurent avec de beaux mots :

– Que pensez-vous de ces artistes issus de la diversité pour notre salon de demain ?

– Oh oui, bonne idée ! Nous pourrions également inviter F(s) pour le focus organisé par la commune ?

– Superbe ! Nous leur donnerons ainsi la chance de venir nous adresser la parole et exprimer leurs idées pour le moins, peu conventionnelles, hahaha… 

Nous sommes sauvé·es : ils rêvent d'une agora pour le peuple, prônent l’ouverture, la diversité, la transparence et la démocratie.

En ouvrant les yeux, nous nous réveillons après ce cauchemar avec un puissant goût d’amertume qui remonte du fond des tripes.

Le nouveau directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles cède ses privilèges liégeois pour acquérir une plus grande puissance, qu'il partagera avec un directeur délégué, homme blanc de 50 ans lui aussi. C'est la victoire de l'excellence.

Une fois encore, une femme, des femmes, un collectif ne sont pas nommé·es à la direction du théâtre le plus subsidié de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Et une fois encore, le patriarcat n'est pas mis à mal.

Nous ne souhaitons pas essentialiser le débat en opposant les femmes aux hommes, la nomination de femmes n'est pas le seul et unique remède contre la gangrène. Nous revendiquons la rupture : la mise en place d'une gouvernance égalitaire, intersectionnelle, transparente et horizontale.

Il eût été temps de célébrer le changement de cap, l'abolition des privilèges, la rupture avec l'entre-soi. Mais le CA maintient la continuité de ce qui est en place. C'est une fois encore partie remise.

La promesse de changement et d'équité ne sont que des leurres. Les « souhaits » du ministère, des fédérations, des partis politique... nous les lisons, nous les entendons : « égalité », « parité », « intégration », « désinvisibilisation », « inclusion », « bouger les lignes »...

Mais ces politiques d'invitation ne changent rien. Au contraire. Elles brouillent les pistes, nous écrasent encore plus.

L’équité ne fonctionnera que lorsque l’attribution des subventions et la nomination aux postes de direction des grandes institutions seront corrélées sans ambiguïté à des obligations chiffrées, des quotas. Cela est visible dans d’autres pays concernant la diversité. Quand cela devient une « obligation », la production, le cinéma, les plateaux de théâtre et de télévision se diversifient.

F(s) fonctionne par l'absence de pouvoir. Le pouvoir n'a pas besoin de se partager, car personne ne le détient.

En posant notre candidature à la tête du TN, nous espérions une nomination audacieuse et révolutionnaire de la part du CA ; nous espérions disséminer ce vent d’autres possibles, d’autres narrations, d’autres modes de gouvernance. Nous en avions l’espoir avec le duo féminin resté en lice. Nous n'avons obtenu qu'une reproduction pure et simple du schéma de l’entre-soi, de l’auto-congratulation et du pouvoir pyramidal. À tel point que le dossier de candidature de F(s) a été jugé irrecevable et, en tant que tel, a été écarté dès le départ.

Depuis sa création en 1945, le Théâtre National Wallonie-Bruxelles n'a jamais été dirigé par une femme. Une position qui fait grincer des dents. Quand allez-vous céder votre place ?

« Être allié n’est pas une performance, être allié n’est pas un spectacle, ni un discours, ni une précaution oratoire. Être allié doit vous coûter. (...) Pas par vengeance, pas par humiliation, soumission à l’ordre matriarcal (...). Mais parce que si le travail d’allié ne vous coûte pas, c’est qu’il maintient vos privilèges. (...) C’est donc qu’il ne vise pas l’égalité. Que vous l’acceptiez ou non, il vise le statu quo du patriarcat, qu’il solidifie." (@dou.intejection.dexasperation)

Plus nous sera refusée cette rupture, plus nos rangs grossiront de puissance.

La puissance du changement.

  • F(s) est un mouvement pluriel et intersectionnel rassemblant quelque 300 femmes et X de toutes les branches du secteur culturel.
    Le dossier de sa candidature collectiveau Théâtre National est à lire sur le site : f-s.collectifs.net/
  • Titre et sous-titre originaux :
    Pour F(s), pas de changement sans rupture
    Depuis 1945, aucune femme à la tête du Théâtre National de la Fédération Wallonie-Bruxelles