Une carte blanche d'Axel de Baker, professeur de religion catholique

Avec l’énergie de la dernière chance, le Collectif des enseignants de religion dans l’officiel (Cereo) défend les cours de religion auprès des députés siégeant à la Fédération Wallonie-Bruxelles qui, tous partis politiques confondus, auront prochainement à se prononcer sur le sort réservé à ces cours. La tonalité dominante qui en ressort est qu’ils sont voués à disparaître à plus ou moins brève échéance. Mais d’où vient cette tonalité ?

En Europe, depuis les révolutions politique et industrielle, l’avènement d’une société émancipée de la mentalité religieuse fut et continue d’être porté par le sentiment que la liberté est entravée par les religions. C’était vrai et ça l’est parfois encore, mais la vraie liberté se dérobe toujours à l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïciste. Dans le contexte désormais acquis de séparation de l’État et des religions, les chrétiens sont en principe mieux placés pour témoigner de la parole de Jésus : "la vérité vous rendra libre". Encore faut-il qu’ils saisissent l’occasion.

Dérives du "tout politique"

Après la chute du mur de Berlin, la reprise par Francis Fukuyama du concept hégélien de "fin de l’Histoire" exprimait une volonté triomphale analogue à celle, toutes proportions gardées, des laïcistes qui poussent aujourd’hui à la roue pour supprimer les cours de religions. Ces laïcistes ne sont pas nés de la dernière pluie, mais le contexte politique actuel est plus que jamais favorable à l’avènement du "grand soir" qu’ils attendent, où les religions seraient une fois pour toutes cantonnées dans la sphère privée avec interdiction d’en sortir. Ce serait donc exclusivement à la Fédération Wallonie-Bruxelles d’assurer idéologiquement la coexistence des individus-élèves. Mais comment croire une seconde que la suppression des cours de religion pacifierait, après tant de luttes, les rapports entre la puissance publique et les citoyens ? Le "tout politique" a plutôt conduit à "l’âge des extrêmes", comme l’historien Hobsbawm qualifia le vingtième siècle. C’est que le "tout politique" a bien du mal à maintenir l’enchantement séculier. Quelles que soient les manières dont les gens sortent de la religion, il est d’ailleurs frappant de constater qu’ils remplacent toujours, sauf à sombrer dans le nihilisme, l’enchantement perdu par une idéologie reposant ou sur la foi dans les "miracles" de la techno-science, ou sur la foi dans l’Homme enfin autonome, ou sur la foi dans un sens de l’Histoire tendu vers l’homogénéisation des sociétés sur une base mondialisée. Un mélange incendiaire des trois constitue souvent l’idéologie de ceux qui considèrent la mentalité religieuse comme une illusion maintenant les êtres humains en enfance. Mais, chez nous comme ailleurs, une multitude d’individus ainsi mondialisés se rebiffent, incapables pour diverses raisons de rejoindre les rangs "progressistes". En Occident comme ailleurs se creuse un fossé entre les "citoyens du monde" et les orphelins des ancrages reposant sur une mentalité religieuse transmise. S’il se prétend universel, l’idéal émancipateur areligieux ne profite en fait qu’à ceux que l’assise affective et l’aisance matérielle héritées placent en situation de constituer la nouvelle "élite" sur les plans politique, culturel et médiatique. Or, cette "élite" a la tendance, si peu démocratique, à imposer ses vues à la face du monde.

Tisser des liens

Dans cette optique, le maintien des cours de religion à l’école publique, qui scolarise souvent les élèves les moins favorisés, est une question de justice. Mais c’est surtout un moyen approprié pour permettre aux élèves de tisser des liens transversaux avec les autres de tout âge, les institutions publiques et les diverses associations qui entretiennent le sens social de l’Homme. L’enjeu est d’incarner l’humanisme qu’on rabâche trop souvent sans effets.

Certes, l’enseignement des religions n’est qu’un moyen parmi d’autres. De manière plus générale, sans reconnaissance du rôle public des religions - un rôle qui trouve naturellement sa place à l’école -, nos idéaux résonnent comme des cymbales fêlées et la démocratie est déniée. Car, en dépit du bouleversement des représentations du monde et des sociétés, l’influence considérable que leurs religions continuent d’exercer sur des juifs, des musulmans et de nombreuses communautés chrétiennes de Belgique concourt grandement à l’esprit civique.

L’accusation de terrorisme

Il importe ici de tordre le cou à ceux qui ne voient les religions que sous l’angle terroriste et qui pointent l’islam comme l’unique source des tensions révélées par la persistance de la mentalité religieuse. Je peux d’ailleurs témoigner qu’après chaque attentat islamiste les chefs d’établissement des écoles les plus laïques de Bruxelles sollicitent les professeurs de religion pour modérer les esprits.

Du reste, comment s’étonner que dans le contexte historique sommairement décrit ci-dessus une partie des populations du monde se retourne contre l’impérialisme idéologique et culturel de l’Occident sécularisé ? Aucune idéologie ne justifie des massacres d’innocents, mais, si on devait appliquer à d’autres la méthode consistant à suspecter les religions au motif que ceux qui s’en réclament sont parfois déséquilibrés, on devrait clouer au pilori les chefs d’entreprise à l’ego délirant, les individus qui, incapables de sublimer leurs fantasmes sexuels, y subordonnent leur vision de l’Homme, et les transhumanistes rêvant d’un pied-à-terre sur Mars. Derrière l’idéal qu’ils affichent, n’est-ce pas une volonté de puissance analogue qui anime ceux qui voient l’avenir des religions dans la neutralisation de leurs influences sociales ? Nous sommes tous sur le même bateau, le temps n’est plus aux anathèmes, à court terme ces évolutions sociétales paraissent inéluctables bien qu’elles empêchent l’individuation et délitent les sociétés, reconfigurées ensuite en groupes identitaires.

Un conflit culturel global

Je conclurai en rappelant qu’en Belgique une confortable majorité de parents continuent d’inscrire leurs enfants aux cours de religion et que dans la majorité des pays européens, et non des moindres, ce cours existe sans être remis en question. La Belgique, du moins la Belgique francophone, fait ici figure d’exception. Sans doute est-ce dû au fait que nous voyons la France avec les yeux de Chimène. La France qui - c’est le moins qu’on puisse dire - n’est pas un modèle de coexistence pacifique entre l’État et les communautés religieuses. D’ailleurs, en France, où ma grand-mère, à l’école de la République, figurait au dernier rang sur les photos de classe parce qu’elle avait fait sa communion, des services d’aumônerie sont néanmoins organisés pour tous les élèves. Mais, si chez nous les cours de religion venaient à disparaître, c’en serait fini de la présence religieuse à l’école.

Notre société est dominée par une mentalité égalitariste, rationalisante, objectivante et quantitative. Dans ce contexte, il est malaisé, voire proscrit, d’exprimer une mentalité religieuse vraiment différentialiste, qualitative, subjective et analogique ; une pensée qui établit un jeu de correspondances vitales entre le microsome - je - et le macrocosme, entre le ciel et la terre en termes symboliques, entre moi et mes semblables. Dans cet ordre d’idées, la disparition programmée des cours de religion dans l’enseignement officiel n’est qu’un signe parmi d’autres d’un conflit culturel global dont l’enjeu est immense. Au-delà des mots, il s’agit de donner prise au sens de la vie humaine, d’incarner ses conditions d’existence.

>>> Les idées exprimées dans cet article n’engagent que son auteur.