Une opinion d'Ikram Ben Aissa, enseignante, médiatrice, écrivaine, doctorante en sociologie.

C’est le genre de clips que l’on ne s’attend pas du tout à voir et qui nous provient tout droit d’un lieu où la religion et les traditions font la loi : l’Arabie Saoudite. Ville où la population musulmane est majoritaire, des millions de pèlerins s’y retrouvent chaque année afin d’y effectuer une pratique sacrée, des actes cultuels du cinquième pilier de l’islam.

Elle s’appelle Asayel Slay et elle a récemment publié sur son compte Youtube un clip de sa chanson intitulé en arabe "Bint Mecca" et qui signifie en français : "la fille de la Mecque". Le contenu est une forme de fierté pour cette femme de faire partie des habitants de cette ville sainte auprès des communautés musulmanes. Par le biais de ce clip, la jeune rappeuse dévoile un autre visage des femmes de confession musulmane et cela ne plaît pas aux autorités saoudiennes. Elle aurait "offensé les coutumes et les traditions" des citoyens de la Mecque, selon le gouverneur de la ville sainte. Depuis, ses réseaux sociaux sont dorénavant bloqués et un ordre d’arrestation a été formulé.


Mais qu’est-ce qui dérange ? Est-ce le fait de voir une jeune femme décontractée s’exprimer sans complexes ? Ou est-ce plutôt sa manière de s’approprier sa citoyenneté saoudienne ainsi que sa représentation de la religion ? Elle pose problème parce qu’elle n’intègre pas "un code islamique" où l’on a figé des millions de femmes. Elle propose une autre manière d’être, qui ressemble assez fort à une génération un peu partout dans le monde : la jeunesse.

Pourtant, ses revendications ne sont pas étonnantes. En effet, elle est une jeune femme d’une autre génération, celle du rap, de la mode "islamique", qui se veut plus "instagrammable", plus "agréable à voir" et qui veut s’affirmer avec toutes ses identités. Ce genre de profils n’existent pas uniquement à la Mecque et exprime une réalité importante, qui va de soi mais qu’il est bon de rappeler : les femmes de confession musulmane sont plurielles, avec des identités différentes, des représentations de la religion qui peuvent aller jusqu’aux antipodes l’une des autres et qui les rendent toutes, singulière, malgré les codes qu’on veut leur imposer.

Hypocrisie

Aussi, cette femme est de couleur noire, une identité qui discrimine à l’extérieur des communautés musulmanes, mais aussi à l’intérieur de ces communautés. Pour preuve ? Différents commentaires de personnes qui ne se considèrent pas représentées à cause de sa couleur de peau. Ils iront même plus loin en demandant "que l’on lui retire son titre de séjour", sous-entendant qu’elle fait certainement partie des travailleurs étrangers sur le territoire saoudien. D’autres, jugerons évidement ce clip et ce contenu comme une offense à la religion musulmane et à son lieu sacré.

Cependant, plusieurs personnes ont soutenu la rappeuse en soulignant l’hypocrisie de la part des autorités saoudiennes qui parlent de réformes et invitent des stars de la chanson afin de montrer leur ouverture, mais ne permettent aucunement ces mêmes libertés à leurs propres citoyens. Dans tous les cas, les nouvelles générations ne resteront pas très longtemps coincées dans un conservatisme qui étouffent et qui freinent la diversité.