Un témoignage de Nathalie Skowronek, écrivain et mère.


À 16 ans, ma fille a été trahie par son copain qui a fait circuler une photo d’elle nue et prise à son insu. Une histoire de plus en plus banale et banalisée.


J’ai une fille de vingt et un ans qui régulièrement s’effondre psychologiquement. Comme une pilule amère qu’elle n’arrive pas à avaler, comme un boomerang qui ne se lasse pas de la prendre pour cible, un épisode que les personnes de bonne volonté, pleines de confiance en la vie et friandes de l’adage "ça finira bien par passer" aimeraient voir oublié, enterré, relégué du côté de ces petits événements désagréables dont hélas chaque existence est faite.

Que s’est-il passé ? Une histoire de plus en plus banale et cruellement banalisée. Ma fille a seize ans, elle sort de la douche qu’elle vient de prendre chez son tout premier ami avec lequel elle est depuis quatre mois. Le jeune homme a son téléphone en main, elle surprend son regard, une intuition immédiate : le garçon avec lequel elle vit sa première histoire de jeune femme, celui à qui elle a donné sa virginité, vient de la prendre en photo, nue et à son insu. Elle l’interroge, il nie. Elle insiste, il jure. La photo se retrouve bientôt comme un trophée dans le smartphone de son meilleur copain. On imagine les sous-titres : "Tu vois, je l’ai eue, suis un vrai homme moi, je l’ai fait." Il faudra cinq mois et un séjour en hôpital psychiatrique avant que ma fille ose m’avouer ce qui lui est arrivé. Une trahison et ses conséquences : la photo passant de portable en portable, entrevue même dans une salle de classe où on pouffe derrière le dos de ce corps nu, ces cuisses, ce ventre, ces seins, le corps de mon enfant devenue jeune femme, faisant front comme elle peut, avec cette affreuse ambiguïté que vit cette nouvelle génération abreuvée d’images obscènes où on ne sait plus jusqu’à quel point c’est mal. Au final, les Instagram sont remplis de femmes plus ou moins à poil et plus ou moins consentantes puisque, n’est-ce pas, c’est l’époque qui veut cela, il faut bien vivre avec son temps, soyons modernes.

Sortir de la honte

J’ai été lâche. En tant que mère avant tout, et c’est pour moi un chagrin infini. En tant que membre d’une société qui ne sait pas protéger ses femmes ni ses jeunes filles. J’ai eu peur du bruit, j’ai eu peur de l’opinion, j’ai eu peur du regard qu’on pourrait porter sur ma fille. Bien sûr j’ai appelé les parents du garçon qui m’ont dit : "Oh là là, c’est pas bien ça, on n’est pas contents du tout." J’ai appelé l’école qui m’a dit : "C’est terrible mais ça ne s’est pas passé en classe, et puis à quelques mois du baccalauréat, vous vous rendez compte des conséquences ?" J’ai espéré que les amies de ma fille feraient front mais le jeune homme de bonne famille organise des soirées, réserve des tables dans les boîtes de nuit. Pas drôle pour elles de ne pas en faire partie, pas drôle pour ma fille de ne pas en être.

Alors soudain on commence à débattre. Qui est la victime, qui est le bourreau ? Si une victime ne parvient pas à oublier et bloque toujours sur le même événement, comme un disque rayé, ou une ligne de vie brutalement interrompue, devient-elle pour autant une paria ? Si, refoulant sa blessure, elle cherche à reprendre une vie normale, entourée de son cercle d’amis, avec certaines incohérences qui sont inhérentes à l’âme humaine, doit-on considérer que tout ça c’est du passé ?

Nous sommes cinq ans plus tard. Ça ne passe pas. Ce n’est pas passé aussi parce que nous n’avons pas fait ce qu’il fallait faire. Nous n’avons pas osé sortir de la honte. Nous n’avons pas osé élever la voix. Un criminel n’a pas vocation à le rester toute sa vie. Pour la victime, hélas, c’est nettement moins tranché.