Un texte de Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de "La Libre Belgique"

La critique du traitement médiatique de la crise sanitaire est salutaire, mais elle ne peut se résumer en quelques slogans : "anxiogène", "à la botte du pouvoir", "racoleur"… Ce serait ignorer certaines réalités incontestables. D’abord le fait que le Covid-19 est un virus extrêmement contagieux et potentiellement mortel pour les plus faibles d’entre nous. Le virus est donc anxiogène en lui-même. Ensuite, et nous ne l’avons peut-être pas suffisamment dit, les journalistes discutent quotidiennement de la manière de traiter l’actualité, et d’autant plus en pleine gestion de crise. Une rédaction remet en cause son travail éditorial chaque matin, sur la base d’interrogations internes, de critiques, d’encouragements et d’échanges avec les lecteurs, mais aussi avec des scientifiques, des dirigeants politiques, ou encore avec le monde associatif, social et économique.

Comme l’ensemble de la population, cette épidémie, puis pandémie, nous a sidérés. Une telle crise touchant toutes les dimensions de la vie fut inédite. Jamais nous n’avions connu événement comparable. Notre rédaction a dû se réorganiser pour rassembler les forces journalistiques dans la couverture des innombrables enjeux sanitaires, politiques, économiques, sociaux… De nombreux journalistes ont ainsi été déchargés de leurs matières. L’exigence de réactivité et de flexibilité a rarement été aussi importante. Face à de possibles erreurs de jugement, quelques approximations ou titres trop anxiogènes en 365 jours de pandémie, il est juste de reconnaître qu’une erreur ou une large couverture, peut-être disproportionnée, n’est pas une manipulation.

Expliquer, analyser et détailler les décisions des gouvernements et autres Comités de concertation est un devoir journalistique. La presse n’endosse pas pour autant le rôle de porte-parole, car, à peine relayées, les journalistes commentent ces mesures, les comparent, les critiquent aussi, souvent même. Ce travail se doit d’être honnête et le plus neutre possible.

La surmédiatisation des experts

Plusieurs scientifiques, parfois malgré eux, sont devenus des vedettes médiatiques. Ce constat s’explique sans doute par l’extrême complexité d’un virus méconnu qui s’est répandu à une vitesse inattendue. Il fallait des explications, mêmes incertaines ou évolutives, et des réponses scientifiques aux innombrables interrogations soulevées par la situation. Très vite, aussi, le grand public a découvert que les virologues, épidémiologistes et médecins n’étaient pas toujours d’accord entre eux. Ces vifs débats entre "experts", qui ont traditionnellement lieu à l’université ou dans des publications spécialisées, sont apparus dans les médias généralistes et sur les réseaux sociaux. Cette mise en avant en a paralysé certains, excité d’autres. Ces confrontations se révèlent parfois violentes et restent difficilement arbitrables par les journalistes. La confrontation de ces points de vue se voulait constructive et enrichissante, mais elle a aussi pu provoquer une certaine confusion ou overdose. C’est le revers de la médaille de la transparence.

Le 3 mars 2020, La Libre publiait en Une la photo d’une femme portant un masque chirurgical. De quoi soulever quelques critiques, même de la part d’autres médias qui, pourtant, aujourd’hui encore, imposent toujours le port du masque à leurs animateurs et journalistes en signe d’exemplarité. À l’époque, le gouvernement ne conseillait pas le port du masque, au grand dam d’éminents scientifiques. Notre couverture ce jour-là était-elle anxiogène ou tout simplement le reflet d’une triste réalité qui s’annonçait ? Aujourd’hui, cette Une ne ferait plus débat, évidemment.

La répétitivité des consignes, le détail des précautions sanitaires et la publication quotidienne de chiffres ont légitimement provoqué craintes, moqueries et critiques. Bien que parfois alarmistes ou infantilisantes, ces informations sont essentielles pour comprendre et juger les mesures inédites qui en découlent. Quelle qu’ait été la position des médias sur à peu près tous les sujets inhérents à la crise sanitaire, ils ont été pointés du doigt. Le moindre aspect provoquant un clivage entre les pour et les contre, ceux qui disent la vérité et les autres. La fidélisation des lecteurs et abonnés repose non pas sur des titres racoleurs, mais sur une information contextualisée, indépendante et rigoureuse. Au-delà d’un titre inadapté ou d’une illustration mal choisie, les informations sur le virus, les tests, le tracing, le confinement, le couvre-feu et le vaccin n’avaient rien de très réjouissant ou rassurant.

Pour les journalistes aussi, rapporter autant de mauvaises nouvelles se révélait pesant au quotidien. Nous avons donc cherché à mettre en évidence d’autres actualités et créé une newsletter quotidienne des bonnes nouvelles en plein confinement, mais le virus revenait systématiquement à la charge tant le besoin de comprendre ou de dénoncer était conséquent. Et il le reste.