Le témoignage d'une accompagnatrice de train qui préfère garder l'anonymat pour des raisons professionnelles (1).


Dans le cadre de la grève du rail qui a lieu ce mercredi, il me tenait à cœur de partager avec vous mon récit d’une semaine de travail en tant qu’accompagnatrice de train.

Lundi 12 août 2019, 18 h 15

J’arrive au travail. Ce n’est pas haut les cœurs que je me prépare pour assurer mon premier train dans 25 minutes. En fait, aujourd’hui, je commence ma période de "hors-série". Il faut savoir que nous avons, pour la plupart, notre horaire planifié à l’année (en "série"). Cependant, pour pouvoir notamment remplacer les malades, et accorder des congés, nous avons tous les deux mois une période de trois semaines pendant laquelle nous recevons notre horaire au jour le jour. Finissant à 1 h 05 ce soir, je ne saurai donc qu’à 1 h 05 ce que je fais demain, mardi. Et étant donné le manque cruel d’accompagnateurs dans tout le pays, et la demande particulièrement élevée de congés à la fin du mois d’août, je suis déjà quasi certaine que je ne serai que très peu de temps à la maison pendant ces trois semaines.

23 h 04. Me voilà partie de Liège. Toujours pas de pause. Peu avant d’arriver sur Bruxelles, un homme se montre agressif lors du contrôle. "Viens chercher ton billet", dit-il, en montrant le bas de son ventre. Ce n’est pas la première fois, ça ne sera pas la dernière. Il reste quand même toujours une part de stress, qui fait qu’on se demande tout le temps jusqu’où ira la personne. J’insiste, il insiste. La tension étant de plus en plus vive, je décide de partir, et d’appeler Securail.

1 h 35. Me voilà enfin chez moi. Le temps de manger, de me laver, de faire de petites choses du quotidien, et voilà que je me mets au lit.

Mardi

15 h 15. En arrivant dans mon train, je me rends compte que la climatisation ne fonctionne pas. Il fait épouvantable avec la canicule. La réparation dans l’immédiat est impossible, cela risquerait de provoquer un retard. Ce qu’il faut savoir, c’est que quand un train dispose de la climatisation, les fenêtres ne s’ouvrent pas. Mais il faudra voyager dans ces conditions. Ponctualité avant tout !

Chaque voiture me semble de plus en plus chaude. Les voyageurs se plaignent de vivre un calvaire, et c’est normal. En regardant ma fiche, je constate que les trains suivants sont sans climatisation également, car trop anciens. Mais afin de rentabiliser un maximum, et d’éviter de dépenser de l’argent dans de nouvelles rames, même des trains datant des années 1960 roulent encore. J’appréhende déjà la suite.

Jeudi

3 h 35. Mon réveil sonne. J’ai pu profiter de la journée d’hier avec ma fille. Mais ce n’est que pour mieux repartir, ce matin.

6 h 55. Après quelques petits omnibus, j’assure un train de pointe vers Namur. Mon GSM sonne, c’est mauvais signe. On m’annonce qu’au lieu de dix voitures, je n’en aurai que quatre, problème de matériel oblige. Le technicien que je croise à quai m’indique que le problème était réparable. Cependant, on lui a expliqué qu’il était hors de question de mettre dix minutes de retard. Il est préférable d’avoir un train à l’heure où les voyageurs seront traités comme du bétail, que d’avoir dix minutes de retard.

Vendredi

13 h. Mon service commence. Le changement de rythme à répétition m’épuise, et j’ai déjà les yeux qui se ferment par moments.

Je suis immédiatement convoquée au bureau de mon chef. Mon train en heure de pointe de mardi est parti avec du retard de Malines. Et ma justification n’est pas satisfaisante. En fait, nous avions eu un changement de voie au dernier moment. J’avais alors pris la peine de retarder mon départ d’une minute, pour permettre aux voyageurs d’arriver à temps. On m’explique qu’il n’est pas acceptable de retarder un train d’une minute pour permettre à une centaine de clients de monter à bord. Car non, nous ne parlons plus de voyageurs en interne. Mais de clients. Et le client n’est pas roi.

Mon chef m’explique également que mes chiffres de contrôles ne sont pas assez élevés. Il décide alors de diminuer ma cote d’appréciation. Il s’agit d’un nombre tournant autour de 1, par lequel toutes nos primes sont multipliées. Par conséquent, pour avoir permis à des clients d’avoir leur train, malgré un changement de voie à la dernière seconde, et parce que je ne me contente pas de tous les contrôler à la chaîne, on diminue mon salaire. Ponctualité et productivité avant tout…

Samedi

17 h 35. J’aurais aimé ne pas travailler ce week-end. J’ai demandé congé en mars, soit cinq mois plus tôt. Nous avions préparé un week-end à la Côte avec ma fille. Mais le manque de personnel fait que mon congé est refusé. En interne, la direction refuse d’engager du nouveau personnel. Elle met en avant que les trains roulent, et qu’il n’est donc pas nécessaire d’engager. De plus, elle a peur de ne pas pouvoir faire face aux entreprises privées en 2021, et de se retrouver avec trop de personnel.

21 h 20. Une voyageuse vient me voir. Elle me fait savoir qu’un homme insiste pour lui parler, la colle, lui fait des avances. Je vais voir l’homme, qui n’a ni billet, ni respect. Il ne se calme pas, que du contraire. J’invite alors la dame à venir avec moi, pour la mettre en sécurité. Je m’empresse d’appeler Securail, pour demander une intervention à Charleroi-Sud. On m’indique qu’il n’y a personne, et que je devrais le savoir. Je devrais le savoir car, restriction budgétaire oblige, il n’y a quasi plus aucun agent Securail qui travaille le week-end. Et je devrais le savoir car, productivité oblige, ceux qui travaillent ne peuvent plus rester en gare pour intervenir. Ils doivent être dans des trains, car la direction pense à la productivité avant la sécurité. L’homme restera jusqu’à Namur, et je devrai passer mon temps à le surveiller, au loin, pour m’assurer qu’il ne s’en prenne plus à quelqu’un d’autre.

0 h 15. Fin de mon service. Et même si celui de demain est un "beau" service, je ne peux m’empêcher d’avoir en tête ce qui m’attend la semaine prochaine.

(1) L’auteure est connue de la rédaction. Les destinations et les horaires présentés dans ce texte ont été modifiés afin de pouvoir garantir son anonymat.

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